LE FLN et le Général de GAULLE

Toute une mythologie s’était constituée au sujet de l’attitude et de l’action du Général de GAULLE envers la Révolution algérienne. Tout juste, si on ne le présente pas comme un héros de l’indépendance de l’Algérie et si certains ne lui reconnaissent pas la qualité de grand militant du FLN. En vérité, de GAULLE avait été l’un des adversaires les plus déterminés et les plus implacables de l’Algérie et ses actes n’avaient été inspirés que par l’intérêt de l’impérialisme français et l’idée qu’il s’était faite de la France, qu’il eût agi dans le sens voulu par les milieux ultra colonialistes de France et d’Algérie ou qu’il eût opté à l’opposé de certaines thèses préconisées par ces milieux.

Elevé dans la tradition royaliste française, il avait certainement considéré l’Algérie comme le plus beau fleuron colonial légué à la France par sa monarchie. En pleine guerre mondiale, luttant à l’extérieur des frontières de son pays pour la libération de la France occupée par les Allemands, il avait tenu par dessus tout, à la conservation et à la récupération par son pays de son empire colonial, d’avant 1939. Par une telle attitude, il allait à l’encontre  des principes mêmes de la Charte de l’Atlantique, au nom desquels, comme tous les leaders des pays européens occupés par les Allemands, il avait appelé au combat pour la délivrance de sa propre patrie.

Au cours d’un bref passage en ce qu’on avait appelé à l’époque les Etats du Levant placés sous mandat français par la Société des Nations instituée au lendemain de la première guerre mondiale et dans le cadre du déroulement de sa carrière militaire, on avait prêté à l’officier Charles de GAULLE des propos à la limite de la connotation raciste, en tout cas d’une arabophobie et d’une islamophobie évidentes.

Avant même la libération de la France, il avait engagé des opérations répressives contre le Liban et la Syrie, qui avaient eu le tort à ses yeux de revendiquer leur indépendance. En mai 1945, en tant que Président du Gouvernement Provisoire Français, il avait  envoyé ses avions bombarder la ville de Damas. Heureusement pour la liberté des peuples syrien et libanais et pour la déconvenue du Général de GAULLE, ce dernier avait été obligé de retirer ses troupes de Syrie et du Liban à la suite de l’ultimatum comminatoire  que lui avait adressé à cet effet Winston CHURCHILL. Ce dernier avait certainement dû lui rappeler que sans le concours de l’armée britannique, les contingents de « La France libre » envoyés par lui en vue de pénétrer dans les   Etats du Levant n’auraient pas réussi seuls à briser la résistance des troupes du malheureux Général DENTZ demeuré fidèle au Maréchal PETAIN siégeant à Vichy. Le jour de la défaite hitlérienne, il avait ordonné l’une des plus féroces répressions vécues par le Peuple algérien, coupable à ses yeux de s’être lancé dans sa lutte contre le colonialisme français. Au lendemain de la victoire alliée, en 1945, il avait ordonné la récupération, par la force, de l’Indochine, déclenchant une guerre de reconquête coloniale, qui devait durer trente ans. La guerre d’Indochine qui avait conduit la France à la retentissante défaite de DIEN-BIEN-PHU avait été menée par ceux qui avaient exercé le pouvoir en France,  après son départ début 1946 de la tête du Gouvernement français. De ce fait, elle avait été mise au passif de la Quatrième République en France qui avait été instaurée après de GAULLE. Mais ce dernier, était demeuré le véritable responsable du déclenchement de cette guerre et de tous les méfaits qui en avaient résulté  pour la France,  pour les peuples d’Indochine et pour le reste du monde jusqu’au milieu des années 1970. Car, les Américains, ayant décidé à leur tour de reprendre à leur compte, cette guerre menée contre le peuple du  Vietnam  et contre ceux des   autres pays de l’ex-Indochine française avaient été acculés à leur tour à abandonner dans la précipitation la ville de Saigon et tout ce qu’ils avaient installé à coup de milliards de dollars au Vietnam.

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De ces défaites et des malheurs qui en avaient   résulté pour les peuples qui les avaient subis, le Général de GAULLE est le principal coupable et comptable devant l’Histoire, car c’était lui qui avait décidé d’envoyer en Indochine le moine Amiral Thierry d’ARGENLIEU. Ce dernier, dès son arrivée en Indochine, avait entrepris de torpiller les efforts de conciliation avec les Vietnamiens amorcés par le  premier  envoyé du Général de GAULLE en Indochine le Général LECLERC. Les agissements et les provocations menés par l’Amiral Thierry d’ARGENLIEU avaient abouti au déclenchement de la guerre qui devait trouver son épilogue à DIEN BIEN PHU et à la conférence internationale de Genève qui devait consacrer l’élimination de la France de toute influence dans ce qu’on avait appelé la péninsule indochinoise, avant d’aboutir, pour les Américains, à leur première et cruelle perte d’une guerre conduite en dehors de leur territoire. Cela n’avait pas empêché le Général de GAULLE d’accomplir le 1er septembre 1966 à PNOM-PENH la performance de prononcer un discours retentissant dans lequel en des termes vibrants et vigoureux il avait fustigé les opérations militaires que les Américains menaient alors au Vietnam. Il avait prédit aux Américains en des phrases sonores et émouvantes qu’ils n’avaient aucune chance quelque fût la puissance de leurs armes, de parvenir à vaincre la résistance du peuple Vietnamien. Il avait élégamment oublié que c’était lui qui avait allumé la première mèche de cette guerre que les Vietnamiens et les autres peuples de l’ex-Indochine française devaient supporter pendant près de 30 ans.

Pendant qu’il travaillait à relever son pays de l’abattement moral et de l’effondrement politique dans lesquels l’avait précipité la défaite de l’armée française devant les armées allemandes en 1940, ses échanges de vues avec Winston CHURCHILL dont il était le protégé pendant toute  la  durée de la guerre avaient probablement contribué à le rendre conscient que les idées mises en branle par la Seconde Guerre Mondiale finiraient par aboutir à la liquidation de tous les empires coloniaux existants de par le monde à la veille du déclenchement de cette guerre. Le Premier Ministre anglais n’avait certainement pas manqué de lui révéler qu’en sa qualité de Chef du Gouvernement de l’Angleterre en guerre, il avait beaucoup de raisons de croire que l’empire britannique ne survivrait pas au triomphe de l’Alliance liant la Grande Bretagne aux Etats-Unis d’Amérique et à l’Union Soviétique en vue de parvenir à vaincre la coalition formée par les puissances regroupées autour de l’Axe Rome-  Berlin – Tokyo.

La prise de conscience du sort et du démantèlement que la fin de la Deuxième  Guerre   Mondiale qui était alors en cours allait réserver à tous les empires coloniaux existant dans le monde à la veille du déclenchement de cette guerre, n’avait probablement pas été étrangère à certaines des initiatives prises par le Général de GAULLE sur le plan de sa gestion des affaires coloniales de la France au moment où il n’était encore que le Chef de la « France Libre » et l’acteur travaillant à la libération et au redressement de son pays. Comme si il avait conçu dans son esprit la possibilité  de retarder l’échéance de la disparition de l’empire français dont il devait alors pressentir l’inévitable terme, il s’était évertué à tenter de différer ce terme. Il avait certainement espéré pouvoir livrer quelques batailles d’arrière-garde dans l’espoir de laisser subsister des fragments de ce qu’avait été l’Empire Colonial Français. C’était ainsi  qu’en Algérie, il avait entrepris, avec l’assistance de l’un de ses premiers compagnons le Général CATROUX issu de l’armée coloniale française, de dissiper les quelques illusions suscitées chez certains Algériens par le Manifeste remis par les « élus » dits  « indigènes » aux autorités françaises en décembre 1942 et au début de l’année 1943, dans le sillage des espoirs induits chez nous par le débarquement des troupes anglo-américaines en Afrique du Nord le 8 novembre 1942.

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Comme on le sait, les alliés anglo-américains étaient arrivés au Maghreb en porte-flambeau de la Charte de l’Atlantique promettant à tous les peuples le droit de disposer d’eux-mêmes. C’était dans un tel contexte que le Général de GAULLE avait promulgué la fameuse ordonnance du 7 mars 1944 par laquelle il croyait faire plaisir aux Algériens en  conférant à une catégorie de privilégiés parmi eux, des droits que certains de nos politiciens avaient revendiqués vainement auparavant et que leur avait refusés le Gouvernement de la Troisième République issu du fameux front populaire par lequel la gauche française avait gagné les élections législatives en 1936.

Toujours sous l’empire de sa probable idée de retarder l’avènement de l’émancipation des peuples subissant la domination coloniale française, il avait organisé en janvier 1944 à Brazzaville en Afrique Equatoriale, une conférence réunissant les hauts dignitaires de l’administration coloniale française avec quelques politiciens issus des rangs de la résistance Française à l’occupation allemande. Au cours de cette conférence, le Général de GAULLE avait annoncé qu’à l’avenir les peuples habitant les colonies françaises devaient prendre en mains la gestion de leurs propres affaires. Cependant, s’exprimant devant un aéropage où dominait la présence de nombreux galonnés de l’administration coloniale française, il avait cru devoir préciser que dans cette perspective les peuples coloniaux émancipés seraient réduits à ne s’occuper que de leurs affaires internes. Par le langage ambigu dont il avait le secret, le Général de GAULLE en parlant simplement de la gestion par les peuples colonisés de leurs  affaires, avait tenté de convaincre ses auditeurs que la prédominance des intérêts français continuerait à peser sur ces peuples tout en donnant à croire aux observateurs extérieurs et aux représentants des peuples colonisés par la France que celle-ci s’était engagée résolument par  la Conférence de Brazzaville et sous l’égide du Général de GAULLE dans la voie conduisant à l’émancipation des peuples qu’elle avait dominés. Revenu au pouvoir en France après les émeutes des pieds-noirs d’Alger le 13 mai 1958, il avait consenti facilement à octroyer  l’indépendance aux pays africains. Il s’était rendu dans ces pays en août 1958 durant  la campagne qu’il avait engagée pour la tenue du référendum qu’il avait lancé et organisé pour le 28 septembre suivant en vue de l’adoption au suffrage universel de la Constitution qu’il avait fait élaborer après son retour au pouvoir en mai de la même année 1958. Au cours de son allocution, dans l’une des capitales africaines qu’il avait ainsi visitées et s’adressant à la foule des manifestants qui s’étaient rassemblés autour de la tribune d’où il avait prononcé cette allocution, il avait déclaré à l’intention des manifestants qui portaient des pancartes revendiquant l’indépendance au bénéfice de leur pays, le Général de GAULLE s’était adressé à ces mêmes manifestants en ces termes : « quant aux porteurs de pancartes, je leur dis : vous voulez l’indépendance ? Eh bien ! Prenez la le 28 septembre prochain ! », c’est-à-dire en votant « non » au référendum prévu à cette date là. Empêtré déjà profondément dans la guerre que la France menait contre le peuple algérien, le Général de GAULLE savait qu’il ne pouvait lancer la France dans une nouvelle guerre de reconquête coloniale et qu’il n’avait d’autre solution pour répondre aux revendications dont il était l’objet que de dire « oui » à l’indépendance du pays où il avait entendu une pareille revendication.

Cela étant, au moment où il travaillait à libérer sa patrie, la France, de l’occupation allemande le Général de GAULLE avait certainement pris comme option en son for intérieur et à chaque fois qu’il en aurait l’occasion et la possibilité, de faire payer aux peuples qui désireraient échapper à son irrédentisme colonial le prix le plus élevé possible. D’où son comportement vis-à-vis des peuples de l’ex-Indochine ainsi que la férocité des massacres et l’étendue des ruines matérielles et sociales qu’il avait fait infliger au peuple algérien après son retour au pouvoir en France en 1958.

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Pour ce qui était spécifiquement de l’Algérie, il convient de ne pas oublier qu’au moment où il avait quitté Alger le 14 août 1944 pour rentrer  à Paris d’où les Allemands allaient être expulsés par la coalition alliée qui avait débarqué en France le 6 juin 1944, le Général de GAULLE avait adressé un télégramme-directives au Général MARTIN commandant le 19e corps d’armée en Algérie. Les termes employés dans ce télégramme méritent d’être cités et rappelés : « il s’agit d’empêcher que l’Afrique du Nord ne glisse entre nos doigts pendant que nous libérons la France ». Curieusement, ce télégramme n’est pas cité dans le recueil des « lettres, notes et carnets  de Charles  de GAULLE » publiés par la famille de ce dernier après sa mort en une série qui ne comporte pas moins de 12 volumes. Jean LACOUTURE qui cite ce texte avait dû aller le dénicher dans les archives du 2ème Bureau d’Alger. La répression qui avait ensanglanté  notre Constantinois en mai 1945 n’avait donc rien d’improvisé sous l’effet d’évènements inattendus. Elle avait procédé d’une prédisposition politique préalablement conçue, prévue et arrêtée. C’était le même Général de GAULLE Chef du Gouvernement Provisoire Français à Paris qui avait mis fin à la commission TUBERT dépêchée dans le Constantinois par le Gouverneur  Général CHATAIGNEAU  soi-disant pour faire la lumière sur les évènements du 8 mai 1945. En réalité, la lumière était claire : il s’était agi d’éradiquer et de tuer dans l’œuf toute idée d’aspirer à la libération et à l’indépendance  chez les peuples d’Afrique du Nord et particulièrement chez les Algériens . Quant à la commission TUBERT, son annulation avait visé surtout à éviter la mise en évidence de la culpabilité du sous-préfet de Guelma, le sinistre ACHIARY qui avait été l’instigateur des massacres perpétrés contre notre population dans cette région d’Algérie. ACHIARY avait été l’un des partisans du Général de GAULLE à Alger au moment du débarquement des anglo-américains en Afrique du Nord en novembre 1942. Revenu au pouvoir en 1958, près de quatre années après le 1er novembre 1954, le Général de GAULLE avait mis en œuvre, contre le Peuple algérien, un plan d’action multiforme, visant à annihiler la marche de l’Algérie vers son indépendance, ou à défaut, à briser le cours et le souffle de notre Révolution. Ce plan s’était soldé pour notre pays par des pertes humaines atroces, des dégâts matériels incommensurables et des désastres sociaux extrêmement malfaisants sans compter les dommages engendrés au peuple français  lui même.

Cependant, trop avisé des grands courants qui déterminent le cours de l’Histoire, le Général de GAULLE  avait compris que les évènements, qui se déroulaient en Algérie depuis le 1er novembre 1954, dans le contexte international né de la Seconde Guerre Mondiale et dominé par le mouvement universel des peuples colonisés vers leur émancipation nationale, allaient conduire inexorablement l’Algérie vers son indépendance. C’est de cette manière qu’il convenait de comprendre les multiples confidences, sur l’inévitabilité de l’indépendance algérienne, qu’il avait faites, sous le sceau du secret, à certains de ses interlocuteurs, avant et après son retour au pouvoir, en 1958. Ces confidences n’avaient fait nullement de lui un partisan de l’indépendance de l’Algérie, ni un sympathisant du FLN. Aussi, l’idée que le Général de GAULLE s’était faite de la grandeur de la France, sa volonté de défendre jusqu’au bout la prééminence et la pérennité de la domination colonialiste française, l’avaient-elles amené, tout naturellement, à faire payer cher au Peuple algérien le prix de sa libération et à ne lui épargner aucune épreuve, aucune embûche dans sa lutte. Militaire dans l’âme, le Général de GAULLE s’était destiné dès sa prime jeunesse au métier des armes. Au moment où il remettait les pieds sur le sol algérien après son retour au pouvoir en France à la suite des troubles qui avaient secoué son pays le 13 mai 1958, le Général de GAULLE ne pouvait ignorer qu’au métier des armes étaient attachées deux vertus cardinales : la dignité et l’honneur, lesquels du reste, vont toujours ensemble. Ces vertus venaient de ce que le métier des armes comportait l’engagement de combattre et la faculté de tuer.

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Le Général de GAULLE qui avait choisi ce métier des armes savait aussi que de telles vertus avaient pour fondement l’acceptation par ceux qui les recherchaient et les portaient comme une distinction insigne, d’encourir le risque d’être tués au combat et par conséquent cette acceptation se confondait avec la volonté d’aller affronter la mort. Combattre pour tuer et prendre ce faisant, le risque  d’être tué à son tour était à la base de la chevalerie qui s’était formée en Europe au Moyen-âge. Imprégné des vertus et des traditions séculaires attachées au métier des armes, c’est-à-dire à l’exercice des combats pour les causes nobles, le Général de GAULLE devait estimer qu’il ne pouvait fouler le sol algérien après son retour au pouvoir en France, sans adresser un clin d’œil qui se voulait chevaleresque à l’intention des militants et des combattants algériens du FLN et de l’ALN dont l’esprit de sacrifice et la ténacité avaient été à l’origine du « coup de chien » qui, selon ses propres prévisions l’avaient ramené à la tête du pouvoir français. Aussi, s’était-il adressé à ces combattants algériens en leur disant que lui, de GAULLE, reconnaissait bien leur combat courageux, leur signifiant de la sorte qu’il les reconnaissait pour ce qu’ils étaient : des patriotes combattant pour la liberté de leur pays. Plus tard, il avait pris la décision de ne plus faire exécuter les condamnés à mort issus du FLN et de l’ALN par la guillotine mais de faire procéder à cette exécution par les armes. Par la suite, il avait mis fin purement et simplement à l’exécution des condamnés à mort Algériens. Ce qui ne l’avait pas empêché de continuer à faire abattre des centaines d’Algériens à travers les opérations de répression que le peuple algérien avait subies sous son régime comme sous le régime qui avait précédé le sien.

Il avait mobilisé, contre le Peuple algérien et contre l’ALN, des moyens militaires d’une ampleur sans précédent, dans toute l’histoire des expéditions françaises par delà les mers, dans l’espoir de détruire l’ALN et de réduire la volonté de résistance du Peuple algérien. Du point de vue de sa stratégie politique il avait accrédité, par la suite, l’idée que l’ampleur donnée aux opérations de répression, menées sous son pouvoir, avait eu pour effet, sinon pour justification, de lever l’hypothèque de la solution militaire, comme base de règlement du problème français sur l’Algérie. Mais, il n’en demeurait par moins que c’était sous la Ve République Gaullienne, avec les plans exécutés par le Général CHALLE, que l’Algérie avait subi les pertes humaines les plus intenses, les destructions les plus vastes, ainsi que d’effroyables atteintes à son tissu social, durablement affecté par le déplacement de plus de 2,5 millions d’habitants, dépouillés de tous leurs biens et cantonnés dans de véritables camps de concentration, appelés pudiquement villages de regroupement, dans la logomachie colonialiste. C’était également par une argumentation similaire que les partisans du Général de GAULLE avaient tenté d’expliquer et de justifier le carnage qu’il avait ordonné contre les manifestants tunisiens à Bizerte en 1961 ainsi que les massacres qui avaient provoqué de nombreux morts le 17  octobre 1961 à Paris. L’Histoire retient aujourd’hui que ces massacres perpétrés contre des manifestants algériens très pacifiques avaient été menés sous la houlette du Préfet de Police Maurice PAPON bien connu des Algériens puisqu’il avait été, sous le régime colonial, Préfet de Constantine à deux reprises. Néanmoins, Maurice PAPON n’aurait pu se livrer aux exactions qu’il avait assumées au détriment des manifestants algériens sans la couverture politique du Gouvernement du Général de GAULLE et peut-être aussi sans l’aval personnel de ce dernier. La justification donnée par certains aujourd’hui au carnage de Bizerte et aux massacres de Paris le 17 octobre 1961 était que le Général de GAULLE se serait senti obligé de donner des gages aux adversaires de sa politique au moment où il était en train de mener activement des négociations avec le GPRA et où il s’était résolu à reconnaître l’intégrité du territoire algérien en y incluant sa partie saharienne.

En assumant la responsabilité politique du carnage de Bizerte et des massacres du 17 octobre 1961 à Paris le Général de GAULLE  s’était bien situé dans la lignée des grandes opérations répressives et d’exterminations qui avaient caractérisé les conquêtes coloniales françaises, en particulier en Algérie dès 1830.

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On n’aurait pas déployé une armée de plus de 500.000 hommes, auxquels s’étaient ajoutés les centaines de milliers de supplétifs des  unités territoriales formées par les civils européens, avec les moyens de guerre les plus modernes, ni ordonné ou couvert un carnage effroyable et des massacres d’innocents en vue, uniquement, de lever des hypothèques de politique intérieure. De GAULLE avait bien espéré  écraser ce qu’il avait appelé « la rébellion algérienne », de la même manière que, quinze ans plus tôt, il avait noyé dans le sang les manifestations du Constantinois. Il avait caressé le rêve de récupérer, ainsi, entre ses mains, la totalité des cartes du problème algérien, afin d’imposer au Peuple algérien « la solution la plus française », pour reprendre l’une de ses expressions favorites. Seulement, il s’était trompé d’époque et n’avait pas pris l’exacte mesure de la force du mouvement déclenché par le FLN, le 1er novembre 1954.

Sur le plan international, la France, du fait de la guerre d’Algérie, s’était trouvée de plus en plus dépendante des Etats-Unis, qui lui avaient fourni une grande partie du matériel utilisé contre les Algériens et dont elle était tributaire du soutien diplomatique, à chaque session de l’ONU où elle était harcelée par les pays afro-asiatiques soutenant la cause du  Peuple algérien. C’était grâce au concours et à l’appui diplomatique des Etats-Unis que la France avait réussi à de nombreuses reprises à empêcher le vote des résolutions défavorables à sa politique de répression en Algérie. A la veille de chaque session de l’ONU, les diplomates français et même les ministres français étaient acculés à faire le tour du monde, sur le sillage des représentants du FLN qui dénonçaient la répression en Algérie. Les envoyés français s’étaient retrouvés, ainsi, partout sur la défensive, tentant sans grand succès de revaloriser l’image de marque de leur pays, de plus en plus ternie par les effets de la politique de leur gouvernement en Algérie, tandis que le prestige de la Révolution algérienne avait gagné le monde entier, que les peuples les plus éloignés de la planète avaient vibré aux succès de la lutte du FLN.

D’autre part, le Général de GAULLE avait déployé d’énormes moyens de propagande, de séduction et de corruption (Plan de Constantine, centres de santé, écoles, autres avantages sociaux, promotions diverses dans le système colonial, etc…) pour affaiblir la lutte des masses populaires et les détourner du FLN. Il avait tenté de faire éclater la cohésion de la Nation Algérienne, par la tentative de création d’entités régionales sur des bases ethniques. En désespoir de cause, il avait essayé de soustraire la partie saharienne du territoire national, en vue de l’ériger en un Etat indépendant de l’Algérie. Des notables du M’Zab m’avaient raconté dans quelles circonstances ils avaient été saisis de cette proposition par le Général de GAULLE lui-même, offrant aux populations sahariennes de partager, à 50 – 50 avec la France, les richesses en hydrocarbures du sous-sol saharien, leur disant qu’étant donné leur nombre réduit, elles deviendraient aussi riches que le Koweït. Il avait promis de leur ménager une fenêtre sur la Méditerranée à travers un couloir, qui aurait débouché entre Arzew et Ténès et qui aurait englobé une portion des terres sur lesquelles avait régné, jadis, la dynastie rostomide dont les descendants s’étaient réfugiés dans la région du M’zab. Ce couloir correspond également à l’itinéraire défini depuis longtemps, par les pétroliers français, pour le tracé des pipe-lines destinés à l’évacuation du pétrole et du gaz sahariens. Nous avons eu beaucoup de difficultés, par la suite, à convaincre les sociétés pétrolières françaises, pendant que nous avions coopéré encore avec elles, à accepter l’érection d’un autre terminal pétrolier à Skikda, leur préférence allant toujours à Arzew.

Ce fut dans le même but – celui de laisser une Algérie transformée en une mosaïque d’ethnies disparates ou dont le territoire aurait été taillé en parcelles désolidarisées les unes des autres  -que de GAULLE, à défaut de garder l’Algérie française, avait agité, dans les derniers mois qui avaient précédé les accords d’EVIAN, l’idée de la partition de l’Algérie.

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Cette idée avait prétendu au regroupement des Européens d’Algérie dans certaines zones fertiles de la bande côtière, qui auraient été conservées comme départements français directement rattachés au territoire dit métropolitain, laissant à l’Algérie une assise territoriale amputée et déséquilibrée. S’il avait renoncé sans trop d’insistance à la tentative de mettre en œuvre cette idée de la partition, ce ne fut pas par générosité ou par égard à l’intégrité de la Nation algérienne ; mais tout simplement, parce qu’il n’avait pas tardé à réaliser que, pour assurer la survie et la sécurité d’enclaves qui auraient été ainsi découpées dans notre sol national, il lui aurait fallu ériger, autour d’elles, de véritables murailles cuirassées et y immobiliser des effectifs et un matériel militaires considérables, ce qui allait à l’encontre de ce qui avait été alors, son objectif obsessionnel : alléger l’effort de guerre qui avait pesé sur la France et dégager celle-ci d’une aventure où elle avait perdu sa substance et son renom et qui l’avait empêché de se consacrer à la restauration de sa place parmi les nations européennes. L’importance considérable des forces en hommes et en matériel, que l’armée française était obligée de fixer  tout le long de nos frontières à l’est et à l’ouest pour contenir la pression de la partie de l’ALN qui s’était trouvée à l’extérieur de ces frontières, n’avait certainement pas manqué, à elle seule, de lui donner la mesure de l‘ampleur de l’effort militaire que la France aurait été obligée de consentir, de manière permanente, si elle s’était engagée dans l’aventure de la partition de notre territoire, selon le schéma  qui lui avait traversé l’esprit avant de se résoudre finalement à traiter avec le FLN.

Après près de huit années de guerre, qui lui avaient valu déjà tant de dégâts dans tous les domaines et qui avaient fortement ébranlé ses assises de puissance mondiale, la France se serait trouvée enlisée, si elle s’était engagée dans l’incertaine opération d’une partition de l’Algérie, dans une situation du genre que celle qu’avaient connue les tenants de l’apartheid en Afrique du Sud, avec  un  environnement encore plus hostile et aux coups plus efficaces. Le Général de GAULLE était pleinement conscient que le consensus qu’il avait réuni, dans son pays, autour de son nom et de sa légende, avait procédé de ce que l’immense majorité du Peuple français avait vu en lui l’homme capable de sortir la France de la tornade infernale d’une guerre ruineuse et sans lendemain, d’évènements extérieurs néfastes et de soubresauts internes périlleux dans lesquels l’avait projetée la politique menée par ceux qui, s’accrochant obstinément au mythe de « l’Algérie française », s’étaient entêtés à nier au Peuple algérien la réalité de son existence en tant que nation, ainsi qu’à lui contester le droit de restaurer sa souveraineté et de recouvrer son indépendance. Enliser la France dans la voie sans issue sur laquelle aurait débouché, pour elle, l’aventureuse tentative de partition de l’Algérie, ce n’était pas ce que les Français attendaient du Général de GAULLE, surtout après l’échec de toutes les actions d’une ampleur sans précédent qu’il avait déployées pour venir à bout de la résistance du Peuple algérien et qui n’avaient abouti, politiquement, qu’à mettre davantage en évidence la force de la Révolution algérienne.

En fin de compte, si de GAULLE avait renoncé à la chimère de la partition de l’Algérie, ce n’était pas parce que cette partition n’aurait pas fait l’affaire du Peuple algérien, mais parce qu’elle n’aurait pas fait l’affaire de la France.

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Le Général de GAULLE  avait, enfin, déployé toutes sortes de manœuvres pour créer une troisième force algérienne à sa dévotion, de même qu’il avait essayé de susciter des dissidences dans les rangs de la Révolution, y compris, selon certaines sources, au sein du GPRA et n’avait dû renoncer à ses illusions qu’après avoir constaté l’impossibilité d’obtenir la moindre adhésion, à ce sujet, des patriotes algériens ; même certains responsables de Wilayas, qu’il avait réussi à attirer dans son bureau, à l’Elysée, lui avaient signifié qu’ils ne prendraient aucune initiative sans l’accord du GPRA, direction suprême de la Révolution algérienne. L’opération par laquelle il avait cru avoir réussi à trouver le moyen de casser l’unité du FLN eut, finalement, pour résultat de lui administrer une preuve éclatante de la solidité de cette unité et de la force de notre Révolution.

Avant d’en arriver à négocier, avec le FLN, les conditions de l’accession de l’Algérie à l’indépendance, le Général de GAULLE, en bon officier d’état-major qu’il était, a systématiquement et méthodiquement tenté toutes les autres solutions, qui lui auraient permis soit d’écraser la résistance du Peuple algérien, soit de rompre l’unité nationale de l’Algérie ou, en dernière analyse  de maintenir l’Algérie, devenue indépendante, dans la mouvance française. En particulier, l’idée de ménager une période transitoire de longue durée, envisagée initialement pour une durée de dix ans, avait pour objectif de donner, à la tutelle française, le temps de susciter la création d’une bourgeoisie locale algérienne, assez étendue et suffisamment consistante pour assumer les responsabilités du pouvoir dans l’Algérie indépendante. Les intérêts, qui serviraient de base matérielle à l’existence et à la consolidation de cette bourgeoisie, devaient l’associer organiquement aux intérêts néo-colonialistes de la France et la rendre solidaire de ces intérêts. Une telle bourgeoisie aurait constitué, de la sorte, un point d’appui pour le maintien d’une influence française prépondérante sur l’Algérie qui aurait accédé, ainsi, à l’indépendance dans un moule français. Il a même caressé le dessein de faire surgir, au sein du FLN, les éléments constitutifs de cette troisième force, qu’il n’a pas réussi à concrétiser et à dresser, en dehors de l’obédience de notre Révolution. Certaines voix des hommes qui étaient depuis la « France Libre » très proches du Général de GAULLE, avaient affirmé que celui-ci avait vécu pendant quelques jours une véritable dépression nerveuse, à la suite de l’opération qu’il avait cru avoir réussi à monter avec la Wilaya IV en vue de briser l’unité de la direction du FLN et de l’ALN. L’opération  dont il avait espéré  faire le symbole majeur de la réussite de sa stratégie politique s’était terminée par un lamentable fiasco. Fiasco dans lequel certains auteurs français affirment qu’il s’était trouvé acculé au point où il aurait été contraint  d’ordonner et d’organiser la disparition physique de témoins gênants.

De GAULLE s’était résolu, finalement, à traiter avec le FLN et à reconnaître, avec l’arrêt des combats, le principe de l’indépendance de l’Algérie  posé  par la Révolution algérienne, dès le 1er novembre 1954, comme la condition de l’arrêt de la guerre. Le FLN l’y avait acculé, en mettant en échec, l’une après l’autre, toutes les solutions qu’il avait tenté d’imposer. Comme il devait l’avouer lui-même quelques années plus tard au Président NIXON, de GAULLE n’avait plus le choix. Il ne lui restait, en effet, que deux issues : traiter avec le FLN et aux conditions fondamentales posées par ce dernier ou bien laisser précipiter la France dans une aventure ruineuse où elle aurait risqué, à coup sûr, non seulement de perdre son rang de puissance mondiale, mais aussi sa place de nation importante en Europe, en plus du danger de guerre civile qui avait menacé son équilibre interne. L’insécurité, que les initiateurs de la Révolution du 1er novembre 1954 s’étaient fixée comme objectif de créer en Algérie et sur l’ensemble de notre territoire national, avait fini par s’étendre à la France elle-même, par une extraordinaire retombée de l’impulsion du mouvement révolutionnaire en Algérie, chose que même les stratèges de la Révolution, au commencement de leur action, n’avaient pas imaginé d’atteindre.

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Dans une lettre personnelle adressée à l’un des généraux responsables de la répression en Algérie et publiée par R. TOURNOUX dans son livre « Jamais dit », le Général de GAULLE avait reconnu explicitement l’échec de l’action militaire de la France en Algérie. Ce document, qui reflète un hommage rendu, même involontairement, au Peuple algérien et au FLN, est d’autant plus important et significatif, qu’il est daté de fin 1959, c’est-à-dire à un moment où le plan CHALLE, considéré comme le point culminant de la répression française et comme le rouleau compresseur destiné à écraser l’ALN, était parvenu à son achèvement.

Revenu au pouvoir pour restaurer la grandeur de la France et accomplir l’œuvre qu’il n’avait pu achever, au lendemain de la guerre mondiale, de GAULLE, éduqué dans l’idée que la France perdrait son rang parmi les nations si elle s’affaiblissait par rapport à ses partenaires en Europe et dans le reste du monde occidental, voyait son rêve s’envoler en fumée, s’il n’était pas parvenu à se dégager de la guerre d’Algérie. Et, pour s’en dégager, il ne lui restait plus qu’une seule voie : celle passant par l’accession de l’Algérie à l’indépendance sous l’égide du FLN.  Après avoir épuisé toutes les méthodes destinées à vaincre la Révolution algérienne, de GAULLE s’était décidé finalement à reconnaître l’indépendance de l’Algérie et à traiter avec le FLN  non parce qu’il s’était converti à l’anticolonialisme par une soudaine illumination, mais par souci de l’intérêt national français, d’autant plus que son âge avancé ne  lui avait laissé guère trop de temps pour entreprendre le redressement français dont il avait fait l’objectif suprême de sa vie. La lutte acharnée, qui l’avait opposé aux partisans de l’OAS, avait procédé d’une divergence sur la façon de concevoir et de défendre les intérêts de la France, non de  ce que le Général de GAULLE aurait été favorable au FLN, à l’opposé des ultra colonialistes d’Algérie et de leur émules en France. Le mérite dont créditent le Général de GAULLE certains auteurs en faveur de l’Algérie, y compris parmi certains de nos compatriotes qui se situent encore dans la mouvance de nos assimilationnistes de naguère, n’avait été rien d’autre que l’expression de la volonté de faire comprendre aux pieds-noirs d’Algérie convertis à l’ultra colonialisme attaché au concept de « l’Algérie Française » que l’intérêt supérieur de la France prévalait sur l’intérêt et les fantasmes des fanatiques ultras de « l’Algérie Française ». Comme CLEMENCEAU en 1919, il avait fait comprendre à ces ultras, que du moment que l’intérêt de la France commandait de négocier avec le FLN et de reconnaître l’indépendance de l’Algérie, il ne cèderait en aucun cas aux pressions par lesquelles ces ultras et leurs partisans en France avaient tenté de le faire revenir sur ses décisions qu’il avait arrêtées au nom de l’intérêt supérieur de la France, seule valeur qui, à ses yeux, devait déterminer le sens de la politique menée au nom de cette France.

Interrogeant, en juillet 1962, l’un des membres européens de l’Exécutif Provisoire, connu pour ses attaches gaullistes, sur ce que Bernard TRICOT, un Conseiller d’Etat, pouvait faire au Secrétariat Permanent de la Défense Nationale où venait de le nommer le Général de GAULLE, il m’avait répondu que la ou l’une des missions essentielles, qui lui avaient été assignées, était de refondre profondément le personnel de l’armée française, de façon à débarrasser celle-ci de toutes les altérations dont l’avaient affectée les guerres coloniales et à accélérer sa reconversion en une armée moderne adaptée à l’utilisation des nouveaux armements à base nucléaire et utilisant une technologie très avancée. Il m’avait précisé qu’en raison de son âge, de GAULLE était pressé de voir s’accomplir, sous sa direction, cette reconversion, qu’il avait considérée comme l’une des pièces majeures de son oeuvre.

Comme ancien professeur d’histoire militaire à l’Ecole de Guerre de son pays, son esprit était hanté par la guerre de 1870 où les généraux français, qui s’étaient vantés de leurs faits d’armes face aux résistants algériens et quarante d’entre eux étaient tombés face aux Prussiens, s’étaient révélés de piètres stratèges devant les généraux de BISMARCK.

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Ces derniers  avaient réussi à s’emparer de la personne même de l’Empereur, à occuper Paris et à se servir du château de Versailles afin de proclamer à la face du monde la naissance de l’Empire allemand. Ce que les historiens d’outre-Rhin devaient appeler le « 2e REICH ALLEMAND ». Ces généraux français qui, sous le second Empire en France tout particulièrement, s’étaient réclamés, comme leurs lointains successeurs MASSU, BIGEARD et autres  CHALLE et JOUHAUD de leurs succès en Algérie, s’étaient révélés en fin de compte de lamentables connaisseurs de l’art de la guerre devant les généraux Prussiens ; puisque  l’Armée française avait dû capituler devant sa rivale de l’Est. Dans l’un de ses cours concernant cette guerre, de GAULLE avait souligné que le rôle des généraux était de commander et de gagner la guerre et non de jouer aux baroudeurs et de se faire tuer sur le front. De GAULLE en avait tiré la conclusion qu’une armée coloniale ou enlisée dans les guerres coloniales n’était pas l’armée qui aurait convenu à la grandeur  de la France à l’âge de la guerre nucléaire.

Même une fois l’indépendance de l’Algérie acquise, se souvenant peut-être des enseignements de TOCQUEVILLE et de MAURAS, selon lesquels l’ère moderne serait marquée par l’émergence, sur la scène mondiale, de deux seules superpuissances, reléguant la France au rang des puissances moyennes, parmi lesquelles se situerait désormais son rôle, de GAULLE s’était efforcé de faire bénéficier la France du rayonnement et de l’audience de la Révolution algérienne, en donnant l’impression de pratiquer, avec l’Algérie nouvelle, une politique d’amitié, parce que – pour reprendre les termes de son premier ministre d’alors et futur successeur, POMPIDOU, lors du débat parlementaire à Paris sur la ratification des accords pétroliers algéro-français de juillet 1965 – l’Algérie était devenue, pour la France, la fenêtre étroite pour accéder à une certaine influence dans le tiers-monde.

L’intransigeance et la clairvoyance du FLN avaient dû rappeler, à de GAULLE bien des épisodes qu’il avait vécus dans « la France Libre ». Peut-être lui avaient-elles  fait, certainement, mesurer la supériorité et la force du Peuple algérien dont la Révolution, avec des moyens beaucoup plus réduits que ceux de « la France Libre », avait remué le monde et provoqué d’immenses répercussions à travers les peuples de tous les continents.

Marqué profondément, dans sa vie d’homme d’Etat, par l’humiliation de la défaite de son pays en 1940, par les épreuves qu’il eut personnellement à surmonter, notamment face à ses alliés, pour rétablir l’indépendance de sa patrie et restaurer l’honneur de la nation française, de GAULLE n’avait probablement pu s’empêcher, dans le secret de son âme, de ressentir un certain respect, voire de la considération ou même de l’admiration, pour le nationalisme algérien et pour les combattants et les résistants algériens. Mais, il ne leur avait fait aucun cadeau et ne leur avait pas épargné le moindre coup.

Comme c’est le cas pour tous les grands fauves de la politique, le Général de GAULLE n’aimait pas que l’on évoquât, surtout devant lui ou à sa connaissance, ceux qui l’avaient aidé dans son entreprise politique ou bien qui avaient contribué d’une  quelconque manière, au succès de ses œuvres.

Parlant devant les cadres du parti, le RPF, qu’il  avait créé en  1947 en apparence dans le but de contrebalancer la puissance acquise par le Parti Communiste en France mais en réalité  en vue de tenter de retrouver le pouvoir par la voie électorale, le Général de GAULLE, avait expliqué que son épopée dite de « La France Libre » n’avait été possible que par le malheur de la France en raison de la défaite de son armée à la suite de l’invasion allemande, que la  tentative par laquelle il avait espéré être en mesure de retrouver le pouvoir par le moyen des procédés électoraux  avait échoué par suite des stratagèmes imaginés par les tenants de la  Quatrième République afin de lui barrer l’accès au pouvoir par cette voie, de GAULLE se livrant à une véritable supputation de ses chances dans l’avenir avait  souligné   qu’il n’envisageait aucunement de reprendre ce pouvoir par le moyen d’un coup d’Etat défini par lui comme n’étant rien d’autre que le remplacement d’un sergent major par un autre sergent major.

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Et en conclusion de son intervention, il avait fini par considérer que seul « un coup de chien » lui offrirait une occasion propice à son retour au pouvoir. Il avait promis que si une telle occasion se présentait un jour à lui, il ne la manquerait pas. Dans son langage, « un coup de chien » avait signifié la survenance de troubles graves dans la situation interne de la France. Cette situation et l’occasion qu’elle  avait apportée au Général de GAULLE, avait été l’effet de la Révolution algérienne déclenchée par le FLN en Algérie le 1er novembre 1954. Par une extraordinaire retombée de l’action  mise en route par les révolutionnaires du FLN, la société française s’était retrouvée exposée, à la fin des années 1950, à des dangers menaçant sérieusement son unité et sa sécurité intérieure. La IVe République tant abhorrée par le Général de GAULLE qui n’avait cessé de la harceler de ses foudres depuis sa création fin 1946, s’était effondrée sous les coups de boutoir du FLN dont elle n’avait pu réduire ni la combativité, ni l’efficience des actions.

Au fond de son âme, le Général de GAULLE ne devait certainement pas manquer de considération et même d’admiration pour ce peuple algérien qui parti de rien avait réussi à mettre en échec l’appareil répressif et meurtrier de la France. Il devait nourrir une forme d’admiration pour cette poignée de militants issus des couches populaires de leur pays et qui avaient su imaginer les méthodes et les moyens qui leur avaient permis d’atteindre cet objectif. Le Général de GAULLE n’avait certainement pas oublié qu’en 1940, au moment où il avait appelé à la mobilisation pour résister contre  l’occupation allemande et la repousser, il n’avait réussi à rassembler autour de lui que des éléments issus des couches populaires de la France et que les élites de ce pays avaient préféré opté pour la résignation préconisée par ses adversaires regroupés autour du Maréchal PETAIN, malgré quelques exceptions qui avaient confirmé la règle.

Dans le cas de l’Algérie, c’était aussi des rangs des couches populaires qu’avaient surgi les initiateurs du mouvement qui avait provoqué en France le « coup de chien » qui lui avait apporté l’occasion qu’il attendait. Comme beaucoup d’hommes d’exception qui avaient marqué l’histoire de leur pays et parfois celle du monde, le Général de GAULLE était probablement sinon certainement convaincu qu’il avait été choisi par le destin pour assurer le rôle qu’il avait tenu pour le salut de la France, c’est-à-dire pour être le sauveur de son pays. Mais, ainsi que cela se produit dans des cas semblables, ce destin a souvent  besoin d’un coup de pouce pour enclencher son propre processus vers sa finalité. En 1940, ce coup de pouce, le Général de GAULLE l’avait trouvé en Angleterre ;  en 1958, il lui avait été apporté par le FLN. Cette vérité, le Général de GAULLE n’aimait assurément pas l’entendre dire, surtout en sa présence.

En conclusion, c’était grâce au FLN et non au Général de GAULLE, qu’il y a eu l’indépendance de l’Algérie. Mais, on peut  dire aussi que sans le FLN, il n’y aurait pas eu de retour au pouvoir du Général de GAULLE en France en 1958, il n’y aurait pas eu non plus de Ve République en France après le 13 mai 1958, de même il n’y aurait pas eu de sortie de la France de l’OTAN en 1966, ni d’expulsion de France du Commandement central de l’OTAN et des bases américaines qui lui étaient liées, sans oublier d’ajouter également qu’il n’y aurait pas eu d’indépendance pour beaucoup de pays anciennement colonisés, notamment en Afrique.

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A la fin des années 1960, Omar OUSSEDIK, un nationaliste algérien bien connu et l’un des remarquables anciens officiers de l’ALN dans la Wilaya IV était l’ambassadeur de l’Algérie à Moscou, au moment où le Général de GAULLE avait effectué sa première visite officielle dans la capitale de l’URSS en tant que Président de la République Française. Au cours de ses visites officielles dans les capitales des pays étrangers, le Général de GAULLE avait pris, semblait-il, comme règle, au cours des réceptions organisées en son honneur ou que son Ambassade organisait en l’honneur de ses hôtes, d’appeler en priorité auprès de lui les Ambassadeurs des grandes puissances avec lesquelles la France partageait la possession du  « droit de veto » au sein du Conseil de Sécurité de l’organisation des Nations Unies (ONU). A Moscou, il avait tenu à appeler d’abord et en premier auprès de lui l’Ambassadeur d’Algérie dans la capitale soviétique qui était précisément notre moudjahid très connu Omar OUSSEDIK. Probablement, le Général de GAULLE avait voulu marquer aux yeux des représentants de tous les  pays représentés à Moscou et, en particulier, aux yeux des pays qu’il considérait comme les pairs de la France autour de la table où se discutait alors le sort du monde, qu’il entretenait avec l’Algérie des relations étroites empreintes de déférence et de considération mutuelles. Aux Soviétiques qui, très peu de temps auparavant avaient accordé leur reconnaissance « de facto » au GPRA malgré la menace du Général de GAULLE de rompre ses relations diplomatiques avec tout pays qui consentirait une reconnaissance quelconque à notre GPRA, il avait probablement aussi voulu faire observer qu’il avait réussi à nouer avec le peuple du pays qu’il avait âprement combattu des relations qui l’amenaient à réserver une attention particulière à l’Ambassadeur qui représentait ce pays à Moscou. C’était peut-être aussi une façon de faire remarquer aux dirigeants soviétiques qu’il avait réussi à établir des relations normales et cordiales avec le pays auquel quelque temps auparavant ils avaient pris l’initiative d’accorder leur reconnaissance « de facto » malgré son opposition à une telle initiative ; « Me voici en très bons termes avec le pays que vous avez soutenu contre moi ,  il n’y a pas si longtemps » semblait-il dire, à ses hôtes soviétiques à travers son geste appelant en priorité auprès de lui Omar OUSSEDIK, l’un des premiers ambassadeurs d’Algérie à Moscou.

Cette attention réservée par le Général de GAULLE au sens de l’évolution des courants humains à travers l’Histoire, à l ‘inéluctabilité des dénouements découlant de cette évolution et à la puissance du dynamisme qui s’attache aux mouvements profonds et authentiques des peuples vers leur libération de la domination étrangère semble avoir été pour lui un enseignement précieusement retenu de sa connaissance de l’Histoire et aussi, sans doute, une leçon tirée de l’expérience qu’il avait vécue en se faisant l’initiateur et le guide de l’élan de la résurrection de son peuple en vue de se libérer de l’occupation allemande.

Ce faisant, le Général de GAULLE rééditait avec l’Algérie une volte-face de la même nature que celle qu’il avait opérée vis-à-vis de l’Allemagne. Beaucoup d’observateurs font, maintenant, du Général de GAULLE, l’homme d’Etat français portant à son actif la réconciliation de la France avec l’Allemagne, réconciliation présentée comme l’un des fondements de l’unité européenne. Très peu d’observateurs se souviennent qu’en 1944-1945, au sortir de la deuxième guerre mondiale, le Général de GAULLE avait préconisé la disparition totale de l’Allemagne en tant que puissance en Europe. A cet effet, il avait non seulement repris à son compte une vieille revendication de la diplomatie française, à savoir le rattachement de la Sarre à la France ; mais, en outre, il n’avait pas hésité à préconiser le rattachement de toute la Rhénanie allemande à la France, de façon à faire du Rhin depuis sa sortie de Suisse, la frontière séparant la France des pays de l’Europe du Nord.

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Le Général de GAULLE reprenait ainsi à son compte une vieille visée de l’ancienne politique des Rois de France qui voulaient entourer leur royaume, c’est-à-dire le territoire français, de frontières naturelles : les Pyrénées avec l’Espagne, les Alpes avec l’Italie et la Suisse, le Rhin avec l’Allemagne et les pays de l’Europe du Nord. La reprise de cette idée avancée par le Général de GAULLE, c’était non seulement détruire l’Etat allemand instauré par BISMARCK mais surtout porter atteinte à l’existence même de la nation allemande. De cela, personne ne se souvient aujourd’hui, le Général de GAULLE prend place dans l’Histoire de l’Europe comme l’artisan de la réconciliation exemplaire entre la France et l’Allemagne. De la même manière, lui,  le  Général de GAULLE qui avait mené contre notre peuple l’une des phases les plus implacables et les plus féroces de la guerre qui avait permis à l’Algérie de parvenir à sa libération nationale de la domination coloniale, avait entrepris de pratiquer avec l’Algérie redevenue indépendante une politique de coopération qui voulait faire oublier aux Algériens que l’indépendance de leur patrie avait été obtenue au prix de l’une des plus atroces guerres coloniales de l’époque contemporaine.

Le jour où il avait annoncé par un discours prononcé en 1944 à Constantine l’octroi à certains indigènes des droits de citoyens français selon les dispositions arrêtées dans le cadre de l’ordonnance qu’il devait édicter à cet effet le 7 mars 1944, à  l’un de ses ministres qui lui avait fait remarqué que l’évolution de l’Algérie allait plutôt vers l’autonomie et ne se contenterait pas de l’octroi  à certains « indigènes » des droits de citoyens français, de GAULLE aurait répondu, selon ce que rapporte Jean LACOUTURE : « Autonomie ? Voyons… c’est par l’indépendance que tout cela finira ! ». A Monsieur SCHUMANN il aurait affirmé, toujours selon ce que rapporte toujours Jean LACOUTURE qu’il n’estimait pas … mettre en cause la « fiction » des départements (des départements français formés en  Algérie s’entend ) , mais il avait ajouté aussitôt : « ceux qui s’imaginent qu’au lendemain d’une guerre comme celle-ci, le statu quo peut être prolongé et l’Algérie rester ce qu’on nous a enseigné… se trompent lourdement ».

Au contraire du Maréchal PETAIN, le Général de GAULLE avait compris rapidement que le conflit qui avait surgi entre la France et l’Allemagne en 1939 constituait le prélude d’une guerre mondiale et qu’une guerre mondiale ne saurait se terminer sans bouleverser fondamentalement la carte du monde. C’était sans doute en considération de cette vérité et de cette constatation qu’il ne se faisait aucune illusion sur l’ordonnance du 7 mars 1944 par laquelle il avait accordé à certains Algériens des droits  qu’une délégation du fameux « Congrès Musulman » conduite sous la houlette du vénéré Cheikh Abdelhamid BENBADIS était allée réclamer en vain pour eux au Gouvernement issu du Front Populaire de la Troisième République. 

Certains observateurs de la scène politique en France et dans le monde avaient souvent noté chez le Général de GAULLE un scepticisme distant et parfois glacial vis-à-vis des textes qui prétendent régler définitivement par des dispositions de caractère notarial le mouvement des grands courants qui déterminent l’évolution de l’Histoire entre les peuples. C’était sans doute ce scepticisme qu’il avait exprimé sous une autre forme à la fois poétique et ironique devant le Chancelier allemand ADENAUER à la suite de l’échec du traité qu’il avait conclu avec ce dernier quelque temps auparavant à l’Elysée. Il avait déclaré au Chancelier allemand revenu en hôte chez lui en France : « les traités vivent ce que vivent les roses, l’espace d’un matin ». Probablement, avait-il aussi ressenti une impression semblable au fond de lui-même à la conclusion des accords d’EVIAN signés avec le FLN.

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Suffisamment averti des enseignements de l’Histoire qu’il avait enseignée à l’Ecole de Guerre, il avait certainement compris qu’un mouvement de libération comme celui qu’avait guidé  le FLN, ne s’arrêterait pas, de par sa  propre dynamique, aux clauses par lesquelles, dans le cadre des Accords d’EVIAN, le Général de GAULLE  avait fait admettre par les représentants du GPRA le maintien de certains intérêts français en Algérie et que ces clauses ne tarderaient pas à leur tour à se laisser emporter par le vent de l’Histoire. Aussi, soucieux sans doute d’établir avec l’Algérie des relations durables expurgées autant que possible de toute trace de la domination française qu’elle avait subie dans le passé et répondant positivement à une démarche  qu’il avait reçue à ce sujet du Président BOUMEDIENE par la voie  diplomatique, avait-il admis sans grande difficulté d’évacuer par anticipation les bases y compris celle de Mers-El-Kébir que la France avait conservées en Algérie par les Accords d’EVIAN. Dans le même esprit, avait-il aussi donné son aval assez rapidement à la demande du Président BEN BELLA formulée fin 1963 de renégocier les clauses pétrolières des Accords d’EVIAN.

Pendant la guerre, il n’avait épargné au Peuple Algérien aucune épreuve ; il n’avait pas hésité à user contre lui des méthodes de combat, de destruction et de massacres les plus implacables et les plus abominables ; mais, la paix revenue, il avait aussi bien saisi tout l’avantage qu’il attirerait à son pays, la France, en entretenant de bonnes relations avec le peuple qui avait montré tant de qualités d’une noblesse humaine élevée et qui s’était révélé doté  de très remarquables vertus guerrières au cours de la lutte menée pour sa libération nationale.

                                                                                                     Alger, le 1er septembre 2010  Bélaïd ABDESSELAM

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