Volume 2 : Inflation et financement du développement en Algéri

Le Volume II du rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste traite de l’inflation et du financement du développement en Algérie; sa première partie, elle, est consacrée aux facteurs d’inflation.

Le volume premier de ce rapport a présenté un exposé des problèmes relatifs aux structures financières, qui se posent aux entreprises industrielles du secteur socialiste.

À travers les problèmes d’inflation traités dans cette première partie du Volume II du rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste, apparaissent tous les éléments qui surchargent le coût de l’investissement en Algérie, et par conséquent, alourdissent les prix de revient des produits fabriqués par les entreprises, qui sont ainsi condamnées à une situation de déficit quasi endémique.

Les personnes non averties, observant la vie économique de l’extérieur des entreprises, ne constatent que les manifestations apparentes de l’activité de ces entreprises que sont les prix de vente, dans certains cas élevés, des produits, les découverts accumulés auprès des banques et les coûts excessifs qu’affichent certaines unités de production. Les mécanismes qui aboutissent au résultat que traduisent ces prix, ces découverts, et ces coûts, et qui échappent totalement à la vue de ces observateurs, ne sont cependant pas le fait du hasard.

C’est l’objet du présent document de les présenter, de les analyser, d’en démonter les éléments, et de rendre leur compréhension accessible aux personnes qui n’appartiennent pas au secteur industriel et qui, ne vivant pas ces problèmes dans leur activité de tous les jours, sont amenées, à n’en retenir que les manifestations extérieures.

Dans une récente note consacrée au financement des investissements planifiés des entreprises, le Ministère des Finances signalait que des découverts de trésorerie importants étaient accumulés auprès des banques primaires (B.E.A - B.N.A C.P.A) et que le secteur financier, d’une façon générale, détenait des créances importantes sur les entreprises. A partir de là, la conclusion est vite tirée que la situation est sérieuse et que l’économie est au bord de l’effondrement.

Cependant, parler de découverts de trésorerie importants et de créances démesurées, lancer de temps à autre, des chiffres en milliards de DA, comme c’est le cas, par exemple, lorsque cette note du Ministère des Finances mentionne que le volume des découverts des sociétés nationales auprès de la seule B.E.A se situe entre 7 et 8 Milliards de DA, sans indiquer ce que ces chiffres représentent, ni dire comment ils ont été calculés, en un mot, sans les resituer dans leur contexte réel, peut effectivement induire en erreur les esprits non avertis. En effet, il faut d’abord se demander à quoi correspondent ces chiffres ? et si la situation financière des banques et des entreprises est mauvaise, pourquoi en est-on arrivé là, quelles sont les responsabilités engagées dans l’apparition de cette situation, et pour quelle part chaque responsabilité y est engagée ? Tout cela doit se faire sur des bases objectives, sûres et complètes, reflétant la réalité de la vie des entreprises et des banques. Autrement, il est très facile à tout un chacun d’avancer des chiffres, et même des bilans, de leur faire dire ce que l’on a envie de leur faire dire et de se tailler de la sorte le beau rôle, celui du censeur non engagé dans une situation, faisant la petite leçon aux autres et qui croit que, parce qu’il prend l’initiative de lancer des chiffres de cette façon, se trouve automatiquement déchargé des reproches et des responsabilités qui lui incombent.

Le présent rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste essaie d’indiquer sans complaisance aucune la nature des problèmes qu’affronte l’économie, en particulier, l’économie industrielle, s’efforce de situer les sources d’où proviennent les difficultés auxquelles fait face l’économie nationale. Il ressort clairement de ce rapport, que le système financier du pays a aussi sa part dans ces difficultés et cette part est loin d’être négligeable. Il convient, en outre, de souligner que si, par ailleurs, l’insuffisance et la négligence apparaissent comme étant les principaux facteurs incriminés, en ce qui concerne les entreprises industrielles, du côté du système financier, où ces facteurs existent également, il semble qu’y prédomine , aussi, une volonté consciente de temporiser, de gêner et même, peut être, d’empêcher les choses de marcher au rythme qui devrait être le leur aujourd’hui. L’impression que laisse l’action des services des finances, aux yeux des responsables du secteur industriel, est que ces services sont, pour le moins, beaucoup plus dominés par des soucis budgétaires quotidiens, et que l’action de développement intense lancée dans le pays, gênant leur “train-train” quotidien, ils tentent de s’y opposer et finissent, en fait, par se retrouver en contradiction avec la politique du pays dont ils empêchent la réussite. Il se peut, aussi, que dans les services financiers, se trouvent des personnes, placées, pour certaines, à des niveaux élevés de responsabilités, qui cherchent à empêcher la réalisation d’une politique dont elles ne partagent ni les orientations ni les objectifs.

Ce que l’on peut dire, à travers les documents diffusés par le Ministère des Industries Légères, n’est, malheureusement dans beaucoup de cas, que la répétition de choses qui ont été dites, depuis longtemps, dans des écrits que les services des finances pourront facilement retrouver dans leurs archives.

Au moment où l’heure semble être aux bilans, c’est un bilan qu’il ne faudra pas oublier de faire.

Pour le Ministère des Industries Légères, la conclusion tirée de ce bilan, c’est la conviction d’avoir affaire à une opposition sourde, sournoise, et non moins virulente contre la politique de développement que mène le pays, depuis maintenant bientôt quinze ans, en particulier, contre la partie industrielle de ce développement.

C’est la raison pour laquelle le Ministère des Industries Légères attend de pied ferme tous les bilans et tous les chiffres que les uns ou les autres pourraient présenter, et, en tout cas, ne ménagera aucune action pour amener les services concernés à exhiber tout ce qu’ils peuvent exhiber. La recherche d’un débat franc et complet, ne saurait s’accommoder de la rétention de chiffres ou de la transmission, au compte gouttes, d’informations partielles et souvent tronquées.

Au moment où l’opinion et les militants appellent à une démocratisation toujours plus grande, il importe que le débat sur les questions économiques soit également démocratique et clair et que tous les masques tombent.

Dans ce domaine de l’information financière, jusqu’à quand devra t-on continuer à recourir aux rapports de la Banque Mondiale et du Fonds Monétaire International, ou bien aux publications périodiques de ces organismes, pour avoir une idée de la situation financière de notre pays, ou bien, pour savoir à quels niveaux se situent, par exemple, l’endettement extérieur, les réserves de change et la masse monétaire du pays?

S’agissant, en particulier, de notre endettement extérieur, des chiffres commencent maintenant à circuler, dans la rue. Certains parlent de 5 Milliards de Dollars U.S, d’autres de 10 Milliards, d’autres encore citent le chiffre de 15 Milliards de Dollars U.S, d’autres enfin “sont sûrs” que c’est au moins 20 Milliards de Dollars U.S. D’où sortent ces chiffres et qui les diffuse, le plus souvent, en parlant de milliards, sans savoir, du reste, s’il s’agit de Dinars Algériens ou de Dollars U.S?

Pourquoi ne pas dire la vérité à l’opinion? Pourquoi réserver ces chiffres au FMI ou à la BIRD, à tel point que les choses étant ce qu’elles sont dans le monde, les banques internationales avec lesquelles nous négocions des prêts disposent de chiffres sur la situation financière de l’Algérie, émis à l’origine par des services algériens, que leurs partenaires Algériens ne connaissent pas ?

Le secret qui est opposé aux cadres algériens, pourquoi, n’est-il pas opposé également à la BIRD et au FMI ? Ou bien ce secret est-il utilisé sciemment pour créer une sorte de mystère autour de ces chiffres et favoriser ainsi toutes les spéculations, toutes les rumeurs et donner prise à une véritable campagne d’intoxication, qui vise à nous amener à douter de nous mêmes. Il est regrettable de voir aujourd’hui des chiffres circuler sans que les services financiers ne réagissent et ne publient des tableaux élaborés, donnant une image fidèle et complète de notre situation économique. Ensuite, chacun pourra se déterminer compte tenu de ces chiffres et de ses convictions.

En particulier, en matière d’endettement extérieur, il importe de noter que le crédit extérieur est utilisé pour des opérations de développement, pour agrandir le patrimoine du pays et pour accroître la richesse nationale. Il n’est pas contracté pour permettre, comme dans certains pays, l’équilibre du budget de fonctionnement. Aussi le chiffre de la dette extérieure, quel qu’il soit, ne signifie rien par lui-même. Il doit    pour qu’il soit correctement apprécié, être rapporté :

1) - À  la capacité de remboursement du pays qui est, elle même, à considérer compte tenu non seulement des échéances qui arrivent à maturité, chaque année, mais également en fonction du produit des exportations et de la capacité du pays à emprunter qui, elle également, est déterminée par les ressources futures, que le pays attend de l’accroissement de ses exportations.

2) - À notre patrimoine et à l’importance qu’il a acquise grâce à l’effort de développement intense mené ces dernières années sous l’égide de notre regretté Président BOUMEDIENE.

En effet, et pour utiliser une métaphore, une dette de 1 000 DA n’a pas la même importance pour celui dont le revenu est de 1 000 DA/mois et pour celui dont le revenu est de 10 000 DA /mois. Pour reprendre la question autrement, une dette de 500 000 DA pour quelqu’un dont la fortune s’évalue à un million de DA représente une charge lourde qui peut conduire à la ruine ; par contre une dette, même d’un montant plus élevé, s’évaluant à quelques millions de DA par exemple, n’obère nullement la situation d’une personne dont la fortune se compterait en dizaines de millions de DA.

Il en va de même au plan national, un chiffre d’endettement extérieur rapporté au revenu d’un pays pauvre prend une autre signification lorsqu’il se rapporte au revenu d’un pays disposant de potentialités élevées et sûres. En poussant le raisonnement jusqu’à l’absurde, on peut considérer que, dans le cas où toutes les ressources que nous attendons pour le futur viendraient à nous manquer, pour une raison ou pour une autre, il suffirait, alors, pour assurer le remboursement de notre dette extérieure, de vendre les machines que nous avons acquises grâce aux prêts ayant donne lieu à cette dette ; il y aurait, sans doute, de grandes chances de s’apercevoir que du seul fait de l’inflation, on serait en mesure, non seulement de rembourser notre dette jusqu’au dernier centime, mais aussi de pouvoir réaliser, de surcroît , un bénéfice substantiel.

Du reste, puisque l’on est amené ainsi à évoquer cette notion de fortune à l’échelle d’une nation, il n’est pas inintéressant de noter que la valeur et l’importance de cette fortune constituent des paramètres qui sont pris en considération dans l’appréciation de la situation monétaire d’un pays, et en particulier, dans la détermination du volume de la masse monétaire supportable par l’économie, ce volume n’étant pas rapporté uniquement à la masse des biens et services en circulation et, plus généralement, aux contreparties dites classiques de la masse monétaire.

Il est nécessaire que l’opinion soit amenée à raisonner sur des données sûres, c’est à dire, sur des données complètes, ramenant chaque chose à sa juste mesure. Le peuple doit savoir quelle est la dette extérieure du pays, quel est son échéancier, quelles sont les recettes attendues, et pour quand sont elles attendues ? Quelle est la valeur du patrimoine national ? Qui détient quoi ? … Dans ce domaine, la confusion ou le refus de communiquer les informations véritables, sûres et complètes ne peut que faire le jeu de la réaction.

Il faut qu’un travail complet, établissant de façon certaine et sérieuse les perspectives financières du pays, soit accompli dans les plus brefs délais, que l’on sache quelles vont être nos recettes en devises ( exportations et emprunts extérieurs ) pour les dix ou quinze années qui viennent, quelles sont, face à ces recettes, les dépenses en devises que nous devons faire, y compris, le remboursement de la dette. Ce travail, réclamé depuis plus de deux ans, doit être fait dans les plus brefs délais et s’effectuer dans des conditions qui permettent à chaque partie concernée de faire connaître ses chiffres et de les confronter à ceux fournis par les autres.

C’est à partir de là que l’on pourra porter un jugement sérieux et responsable sur notre endettement extérieur. On se demande à quoi veulent arriver ceux dont la mission est de faire précisément ce travail, qui ne l’ont pas fait et qui propagent les rumeurs les plus fantaisistes sur notre endettement extérieur.

De la même façon, on entend de temps à autre, des rumeurs alarmistes sur l’état de nos réserves de change. Officiellement, on ne connaît pas les niveaux de ces réserves. Pour le savoir, le responsable d’une entreprise industrielle a, lui même, besoin de recourir aux publications … du FMI et de la BIRD. Seuls connaissent ces niveaux les services chargés du contrôle des changes. Or, comme ce sont précisément les mêmes services qui agréent les prêts extérieurs, qui autorisent toute entrée ou sortie d’argent du pays, ils peuvent, de cette façon, faire évoluer le niveau de nos réserves de change pratiquement à leur gré. Il leur suffit, par exemple, de rejeter les emprunts contractés par les entreprises et de laisser couler les paiements vers l’extérieur, pour provoquer une baisse sensible de nos réserves de change et même d’imprimer à cette baisse une allure accélérée.

Lorsque les services. chargés du contrôle des changes, agissant de la sorte, font arriver ces réserves, à un niveau qu’ils estiment trop bas, ils se mettent à sonner l’alarme et accusent invariablement … les entreprises et le secteur économique de cette baisse. Juge et partie, ils peuvent, en toute sérénité, juger, condamner ou absoudre, au gré de leurs humeurs, de leurs choix ou de leurs préférences. Là aussi, faut-il vraiment prendre au sérieux des informations établies par le contrôle des changes, et qui nous reviennent par le canal du FMI et de la BIRD ? Comment peut-on raisonnablement accepter des jugements portés par des services dans des affaires où ces mêmes services sont à la fois juge et partie ?

On lit également, de temps à autre, que l’Algérie mène un développement trop intense et que ce type de développement risque de provoquer des tensions insoutenables. On dit que l’Algérie investit près de 50 % de son P.N.B , soit 1 DA sur 2, et que ce chiffre “effrayant” classe notre pays, au premier rang dans le monde par son taux d’investissement.

On suggère qu’il faut peut être revoir la politique d’austérité actuelle, c’est à dire, diminuer le taux d’investissement et augmenter la consommation. Mais on oublie de dire que la consommation a aussi beaucoup augmenté dans notre pays, comme le montrent des calculs faits au Ministère des Industries Légères et confirmés par un rapport établi par la BIRD ; de la sorte, nous sommes aussi dans le peloton de tête, dans le monde, en matière de taux d’augmentation de la consommation.

Cependant, lorsque l’on parle de consommation, d’investissement et que l’on dit que l’on prélève 1 DA sur 2 pour le consacrer au développement , il faut se rendre compte qu’il ne s’agit pas d’une soustraction de la moitié des ressources internes pour les consacrer au développement, car une bonne partie de nos opérations de développement sont financées par des crédits extérieurs dont le remboursement est assuré par les ressources futures ressortant de leur utilisation, sans compter que ces crédits extérieurs ne rentreraient pas dans notre pays sans, précisément, ces opérations de développement auxquelles ils sont affectés.

En outre, lorsque l’on analyse la consommation dans notre pays, il faut l’analyser en prenant en considération , tout d’abord, ce que consomment les masses laborieuses, donc la demande en produits et services de première nécessité (farine, semoule, pain textiles, huile, médicaments, butane, …) et voir comment cette demande a évolué ces dernières années pour apprécier réellement la croissance de la consommation dans notre pays. Raisonner sur la base des grandes équations économiques - techniques et apolitiques - ne permet pas d’avoir une idée véritable de l’évolution de la consommation. L’on se rendrait compte, par la même occasion, que la poursuite d’une politique de développement intense et généralisé n’a pas été, loin de là, incompatible avec une croissance significative de la consommation et du niveau de vie des masses populaires.

Ces différents exemples montrent, qu’autant il faut dénoncer sans complaisance toutes les faiblesses constatées dans la marche l’économie nationale, autant il ne faut pas accepter de baser son jugement sur des informations parcellaires, sur des chiffres bruts donnés en dehors de leur contexte, souvent pour obtenir un résultat défini a priori, mais qui n’a aucun rapport avec la situation véritable de l’économie et du pays.

Au moment où le Parti du F.L.N. se prépare à tenir son IVème Congrès, il convient de noter que la stabilité politique qu’a connu notre pays sous la direction du regretté Président BOUMEDIENE a constitué pour l’Algérie un atout majeur pour asseoir son crédit auprès des institutions financières et bancaires internationales. La grande maturité dont le Peuple Algérien a fait preuve à la suite de la cruelle épreuve qu’a constitué pour lui la disparition du Président BOUMEDIENE, a contribué déjà à renforcer considérablement ce crédit. En effet, la période transitoire que vit le pays depuis quelques semaines, de par le calme qui y a prévalu et le strict respect des options et des institutions qui l’a marquée, a profondément et favorablement impressionné les banquiers et financiers étrangers qui y voient une raison supplémentaire d’avoir confiance dans la santé de l’économie de notre pays.

Ainsi, aux différents atouts que détient l’Algérie grâce à ses ressources naturelles, à l’importance de ses réalisations économiques, et au progrès social et culturel qui a élevé notablement le niveau de ses potentialités humaines, s’ajoute l’atout supplémentaire qu’apportent l’espérance renouvelée d’une stabilité continue et la mise en oeuvre de mécanismes institutionnels se situant à la hauteur des problèmes que peut rencontrer le pays. C’est un éminent service de plus que notre regretté Président rend au pays, après avoir consacré sa vie à la reconstruction politique et économique de la Nation et à l’instauration de rapports économiques solides et confiants entre l’Algérie et le monde extérieur.

Les effets sur le crédit de notre pays, à l’extérieur, de cette situation, loin de s’éteindre avec la fin de cette période transitoire, continueront dans l’avenir, car la portée du comportement responsable dont a fait preuve la Nation toute entière dans cette épreuve difficile a apporté à l’observateur étranger de la vie économique algérienne, la preuve d’avoir affaire à un pays sérieux, responsable et organisé, quoiqu’en disent les adversaires de l’Algérie.

Alger, le 27 janvier 1979

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