A vous tous et à vous  toutes qui êtes réunis en ce moment pour rendre hommage au regretté professeur Abdelaziz OUABDESSELAM j’adresse un salut ému et fraternel. Je me réjouis de vous savoir réunis en cette manifestation du souvenir et de reconnaissance envers un homme qui avait consacré sa vie à travailler à être utile à ses compatriotes. Face à ceux qui l’ont connu comme élèves, comme collègues ou comme collaborateurs dans les multiples tâches qu’il avait assumées au service de notre jeunesse, je me sens incapable de prononcer des mots qui pourraient ajouter quelque chose qui puisse égaler les paroles solennellement formulées ou les pensées exprimées en silence par tous ceux et par toutes celles qui l’ont connu et qui l’ont certainement apprécié dans l’accomplissement de sa noble mission d’enseignant et de formateur. Puis-je simplement ajouter un modeste témoignage : je n’apprends rien à personne en disant que j’étais uni à Abdelaziz par des liens de parenté. Chaque fois qu’il nous avait été donné de nous rencontrer, je l’entendais parler davantage de ses élèves, de ses  collègues et des Algériens qui réussissaient dans leurs études plutôt que de notre famille. Il avait une foi profonde et inébranlable en la capacité de l’Algérien non seulement d’acquérir la science moderne mais aussi de l’enrichir de son apport. Il ne dissimulait jamais sa joie quand il apprenait une performance atteinte par un Algérien sur un plan scientifique soit en Algérie, soit à l’étranger. Comme il aimait souvent évoquer le cas de ce prélat européen qui était venu apprendre et recueillir l’algèbre dans les universités du Maghreb avant d’accéder à l’Episcopat comme Pape de l’Eglise Catholique. Il aimait aussi citer l’exemple des scientifiques européens qui venaient compléter leur formation et  mieux comprendre les chiffres arabes à Béjaïa pour les faire connaître en Europe . Il croyait fermement qu’un jour l’Algérie redeviendrait un phare de la science sur le littoral de la Méditerranée.

Pour terminer, je renouvelle mon salut à toutes celles et à tous ceux qui ont rehaussé cette rencontre de leur présence en formulant le regret de ne pas me trouver parmi eux en cette émouvante occasion. Je prie Dieu Tout Puissant de combler notre cher disparu de sa miséricorde et de sa bénédiction.

Le 20 décembre 2009

Bélaïd ABDESSELAM

 

Certains m’ont fait part de leur étonnement et se sont même montrés offusqués de lire dans le témoignage que j’ai porté sur l’œuvre du regretté Professeur Abdelaziz OUABDESSELAM, que « l’ancien Institut Industriel de Maison Carrée légué par les Français » était destiné « sous le régime colonial à former des sous-ingénieurs pour les besoins de l’Industrie ». Les auteurs de ces récriminations affirment qu’il s’agit là d’assertions inexactes contraires à la vérité. Selon leurs allégations l’établissement fonctionnant du temps des Français à Maison Carrée (El Harrach aujourd’hui) portait de toute évidence l’appellation d’Ecole d’Ingénieurs et   les élèves qui en sortaient diplômés étaient bien nantis du titre d’ingénieur et non de sous ingénieur. Je n’ai nulle intention de contester les objections formulées ainsi à l’encontre d’un passage de mon texte. Mais, je voudrais simplement rappeler certaines évidences connues de tous : il est possible que l’établissement de formation créé par les Français à El Harrach et qu’ils avaient légué ensuite à l’Algérie devenue indépendante n’ait jamais porté le titre de simple « Institut Industriel » et qu’il ait été toujours appelé « Ecole d’Ingénieurs d’Alger ». Tout le monde sait que durant la dernière période de leur présence en Algérie, les Français s’étaient ingéniés à changer les appellations qu’ils avaient auparavant établies en Algérie afin de donner l’illusion qu’ils abandonnaient tout ce qui revêtait la marque du système colonial et de laisser croire qu’ils s’engageaient véritablement dans la voie de ce qu’ils appelaient «l’intégration   à la France ». C’était ainsi que les « indigènes » étaient devenus des « Français Musulmans » même quand « ils étaient de confession chrétienne ». Il est  possible aussi qu’ils aient transformé l’appellation de l’Institut Industriel de Maison Carrée en en faisant « une école d’ingénieurs ». Il n’en demeurait pas moins que les diplômés sortis de cette école, même pourvus du diplôme d’ingénieur étaient considérés dans la profession comme des « ingénieurs » appelés à travailler sous la  direction, le contrôle et la supervision d’ingénieurs considérés comme étant d’un niveau supérieur au leur. D’où parfois, le sobriquet de « sous-ingénieur » qu’on leur prêtait dans les professions où ils étaient admis à exercer leur métier.

De la même manière que dans l’Armée, il existe aussi des officiers dits subalternes opérant toujours sous le commandement et l’œil vigilant d’officiers supérieurs. Il est possible que les usages répandus dans les professions concernées et par imitation des pratiques courantes dans l’Armée, se soient orientés à distinguer dans les activités de tous les jours des ingénieurs subalternes qu’on affublait de la qualification de sous-ingénieur pour les différencier  des ingénieurs d’un niveau supérieur. Après l’indépendance, nous avions également pendant une certaine période et peut-être jusqu’à aujourd’hui distingué les ingénieurs dits d’exécution des ingénieurs dits de conception. Je ne sais pas si cette différenciation qui était inscrite dans les règles de notre fonction publique est encore en usage chez nous. Dans cet ordre d’idées, je me dois et il m’est agréable de souligner que certains de ces ingénieurs dits d’exécution chez nous avaient assumé, notamment, au cours des lendemains immédiats et difficiles de notre indépendance, des missions exigeant des qualifications complexes et élevées. La plupart d’entre eux   s’étaient acquittés de leur mission très positivement et avec une compétence très appréciée.

C’était bien le mérite du regretté Professeur Abdelaziz OUABDESSELAM d’avoir réussi avec le concours de l’UNESCO, l’assistance sans doute d’autres institutions étrangères d’un niveau très élevé et avec l’appui constant des autorités gouvernementales du pays à faire de l’ancien établissement légué par les Français quelque en ait été   l’appellation, une école d’un standing très supérieur à celui qui était en cours avant notre indépendance, grâce à l’œuvre du Professeur Abdelaziz OUABDESSELAM, grâce aussi à sa persévérance et à sa foi en les capacités des jeunes Algériens dont il était heureux de prendre en charge la formation. Les ingénieurs sortis de l’Ecole Polytechnique à El Harrach dont la création est vraiment le résultat du travail de Abdelaziz OUABDESSELAM et de son équipe ou de ses équipes sont des ingénieurs qui assument avec une compétence reconnue de tous l’encadrement d’une très large partie des activités de notre pays.

Alger, le 28 octobre 2009

Bélaïd ABDESSELAM

 

Un homme vient de mourir et d’être enterré presque complètement dans le silence de l’anonymat au cimetière de Baba Hassen. Il s’agit du Professeur Abdelaziz OUABDESSELAM. Le rassemblement constitué autour de sa tombe était composé et dominé par ses anciens élèves de l’Ecole Polytechnique d’El Harrach qu’il avait eu, je ne dis pas  seulement l’honneur, mais surtout la joie de former et d’initier aux connaissances de la technologie, technologie qu’il les avait toujours incités et encouragés à  rechercher et à  pénétrer  avec ardeur. Ils étaient venus témoigner pieusement et par un langage muet    leur reconnaissance et leur hommage à celui qui avait été leur formateur et, dans une certaine mesure, leur parrain.

Abdelaziz OUABDESSELAM est l’un de mes proches parents. Nous sommes issus d’une famille unique, malgré les nuances   par lesquelles l’état civil institué par l’administration coloniale nous avaient distingués en quatre branches : les ABDESSELAM, les BEN ABDESSELAM, les OUABDESSELAM et les OULD ABDESSELAM. Cela pour dire que j’ai hésité à me saisir du stylo afin d’écrire ce mot. Car, il m’est apparu non seulement incompréhensible mais injuste que soit passée sous silence la mémoire de cet homme qui, déjà avant le déclenchement même de notre Révolution et lorsque  les Français, sous la pression du mouvement national,  avaient décidé de transformer en lycées franco-musulmans leurs anciennes médersas destinées uniquement à sortir des fonctionnaires auxiliaires pour l’administration coloniale, il  avait agi en vue  de faire de l’un de ces nouveaux lycées, celui d’Alger une pépinière de cadres algériens disposant d’une formation scientifique confirmée. Les lycées franco-musulmans dont l’un porte aujourd’hui à Alger le nom de AMARA Rachid et l’autre à Constantine le nom de Mekki HIHI, devaient fonctionner à l’image des autres lycées modernes fonctionnant en Algérie.  Les élèves de ces nouveaux lycées franco-musulmans étaient admis à la préparation du baccalauréat et au-delà de ce baccalauréat, à postuler l’entrée à l’université, ce qui était interdit auparavant aux diplômés issus des anciennes médersas. Abdelaziz OUABDESSELAM avait été nommé comme professeur de mathématiques à la médersa THAALIBIA fonctionnant sous la ferme direction du Cheikh IBNOU ZEKRI. Il a suivi le sort de cette médersa quand elle avait été transformée en   lycée franco-musulman dont le siège était à Ben Aknoun et qui porte aujourd’hui le nom de AMARA Rachid.

Dès sa prise de fonction dans ce qui, à l’époque, était considérée comme un  établissement indigène et ensuite au cours de son  exercice dans le cadre du nouveau lycée installé à Ben Aknoun, Abdelaziz OUABDESSELAM  avait entrepris, par un enseignement bien étudié et très approfondi des mathématiques, de faire de ces « élèves indigènes » de futurs universitaires aptes à affronter toutes les disciplines scientifiques modernes. Les élèves qu’il avait ainsi formés et en l’avenir desquels il croyait beaucoup et très affectueusement comme pour ses propres enfants s’appelaient Lakhdar BRAHIMI, Mohamed KORTEBI, Abderrahmane BENHAMIDA, Ali ABDELLAOUI, Mekki HIHI, Tahar GAID, Zouhir IHADADEN, Mohamed SAHNOUN. Le voyant se consacrer avec ardeur à enseigner les mathématiques à ces « élèves indigènes », l’un de ses collègues européens connu pour ses attaches avec les services de la politique indigène du Gouvernement Général de l’époque, l’avait interpellé vertement un jour en ces termes : « enfin ! Vous n’allez pas faire de ces élèves des ingénieurs ! » et Abdelaziz OUABDESSELAM de lui rétorquer aussitôt : « Non seulement j’en ferais des ingénieurs mais aussi des scientifiques et des cadres d’un haut niveau ». Pendant que d’autres prêchaient la bonne parole pour la reconnaissance de la nation algérienne et pour l’indépendance de l’Algérie, Abdelaziz OUABDESSELAM s’efforçait  d’inculquer à ses « élèves indigènes » la fierté d’être des Algériens et en tant que tels d’être des hommes comme les autres capables d’accéder à la maîtrise de la technologie et aux lumières de la science.

Par la suite, Abdelaziz OUABDESSELAM gardait le souvenir et la fierté d’avoir eu comme élèves  Rachid AMARA, Mohamed LOUNIS   tombés tous deux en martyrs au combat en  Wilaya IV, Ahmed TAOUTI lui aussi tombé au combat en Wilaya V après y avoir été promu Commandant de l’ALN sous le pseudonyme de  CHAABANE. Abdelaziz OUABDESSELAM pouvait ajouter à cette palette de cadres nationaux et patriotiques de haut niveau, les noms de Ahmed DJEBBAR qui avait appris avec lui les premiers rudiments des sciences mathématiques au temps de la splendeur de la civilisation arabo-musulmane. Ahmed DJEBBAR est aujourd’hui l’un des spécialistes internationaux reconnus  pour ses connaissances et ses œuvres en cette matière. Ahmed DJEBBAR avait été Ministre de l’Education Nationale dans l’éphémère Gouvernement que j’avais formé en 1992, puis dans celui de Rédha MALEK qui avait succédé au mien. Il avait été aussi l’un des proches et des collaborateurs immédiats de Mohamed BOUDIAF. Abdelaziz OUABDESSELAM avait compté également parmi ses élèves SLIMANE lequel, à un moment donné, dans l’un des Gouvernements formés  par le Président CHADLI avait reçu la mission de s’occuper de l’Energie Nucléaire et des  Energies Renouvelables.  Enfin, faut-il relever que tous ces jeunes que Abdelaziz OUABDESSELAM avait formés viennent de toutes les régions d’Algérie : HIHI de Aïn Beida, Lakhdar BRAHIMI du Centre, Abderrahmane BENHAMIDA d’Alger, AMARA Rachid, Mohamed LOUNIS de Kabylie, Ali ABDELLAOUI de Mostaganem, Ahmed DJEBBAR et Mohamed SAHNOUN de Miliana, Tahar GAID et Zahir IHADADEN de la Kabylie de l’Est du Djurdjura, Ahmed TAOUTI de Laghouat, Mohamed KORTEBI de Médéa, SLIMANE de Ghardaïa.  C’est dire qu’il avait œuvré pour l’Algérie entière.

A l’indépendance,  il avait été l’un des premiers recteurs de l’Université d’Alger devenue la première université algérienne. Puis, il avait pris à cœur, avec le concours de l’UNESCO, de faire de l’ancien Institut  Industriel de Maison Carrée   légué par les Français et destiné sous le régime colonial à former des sous-ingénieurs pour les besoins de l’industrie,  une école vraiment polytechnique formant des ingénieurs d’un niveau supérieur et même des cadres scientifiques d’un standing international. A ces ingénieurs sortis de notre école polytechnique et  durant deux décennies complètes, soit pratiquement la durée  d’une génération entière, il avait consacré  un enseignement d’une qualité élevée,  toujours assidu, enseignement  qu’il complétait  souvent par des heures de travail en dehors et en plus de ses horaires de service.

Faut-il encore signaler qu’il avait été l’un des collaborateurs les plus proches du regretté Mohamed-Seddik BENYAHIA lorsque celui-ci avait eu en charge le Ministère de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche Scientifique qui venait d’être créé par le Président BOUMEDIENE. A ce titre, je crois qu’il avait pris une part très active à l’émergence des premières grandes universités édifiées par l’Algérie indépendante, celle de Bab Ezzouar à Alger et celle de Constantine.

Les centaines sans doute peut-être les milliers d’ingénieurs sortis de l’Ecole Polytechnique d’El Harrach dont Abdelaziz OUABDESSELAM avait été le Directeur durant deux décennies et même le fondateur, se trouvent  aujourd’hui dispersés et affectés au sein de toutes les structures de nos  administrations, de nos entreprises économiques et de nos universités. Ils constituent véritablement l’ossature sur laquelle repose la vie de notre pays. En outre,  certains parmi tous ces cadres sortis d’El Harrach ont acquis des positions extrêmement élevées à l’extérieur de l’Algérie.

Ce sont là des faits qui ont jalonné la vie et l’œuvre de l’un de ces hommes qui avaient consacré leur existence à bâtir l’Algérie nouvelle et moderne. Car, je considère que les véritables institutions qui fondent les bases d’un pays sont celles qui se font dans les cellules structurant   le tissu social de la communauté nationale et représentant le socle sur lequel s’édifie la stabilité d’une société, stabilité sans laquelle il ne peut y avoir de stabilité tout court dans la vie d’un  pays et d’un Etat.

Et ce qui ne gâche rien de ce parcours universitaire exemplaire, Abdelaziz OUABDESSELAM  réfugié  en France et à Grenoble où il avait fait ses études  avait participé durant notre lutte de libération nationale  aux activités de l’Amicale des Travailleurs Algériens en France rattachée au FLN. A ce titre et par d’autres actions, il avait été aussi l’un des militants de la Fédération de France du FLN.

Pour toutes ces raisons et au risque d’écorcher quelque peu la discrétion de la parenté qui nous lie, il m’avait paru utile et nécessaire de rappeler les jalons qui avaient marqué la vie et l’œuvre de Abdelaziz OUABDESSELAM, maintenant qu’il n’est plus de ce monde.

Il me reste à inviter et à prier ceux qui l’ont connu et surtout ceux qui ont été ses élèves de témoigner pour sa mémoire et d’évoquer les souvenirs qui peuvent rendre, mieux que je n’ai tenté de le faire, ce que a été le parcours de cet homme exemplaire de la grande communauté de nos enseignants et qui avait mené sa vie d’enseignant et de formateur de notre jeunesse selon les préceptes de ce que sous d’autres cieux on appellerait un sacerdoce.

Alger, le 27 octobre 2009

Bélaïd ABDESSELAM

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