A PROPOS DES ACCORDS EXECUTIF PROVISOIRE  - O.A.S. JUIN 1962

MISE AU POINT

(Ce texte reprend et complète le texte diffusé sur ce blog le 20 mai 2007).

 

Dans un texte qu’il a diffusé sur un site Internet en date du 18.02.2007, Chawki MOSTEFAI rappelle certains épisodes de sa vie politique et, dans ce cadre, revient sur le rôle de l’Exécutif Provisoire institué par les Accords d’Evian en 1962. Il porte l’accent, en particulier, sur les circonstances dans lesquelles s’étaient déroulées les discussions qui eurent lieu entre l’Exécutif Provisoire et l’OAS. Chawki MOSTEFAI donne à ce sujet une version qui, en partie, ne concorde pas avec la réalité. J’ai déjà eu l’occasion de lui manifester mon désaccord avec le récit qu’il décrit sur la façon dont l’Exécutif Provisoire et, à travers ce dernier, le GPRA furent impliqués dans le déroulement des discussions menées avec l’OAS et dans la conclusion qui avait résulté de ces discussions sous la forme de ce que l’on a appelé “l’accord Exécutif Provisoire - OAS”. Au cours de la controverse qui m’avait opposé à lui, j’avais constaté, à travers son attitude à mon égard, la manifestation d’une condescendance que je ne lui connaissais pas. J’en fus consterné car, et je l’avoue humblement, j’étais, parmi les militants du PPA, l’un de ceux qui avaient une appréciation élevée des qualités de dirigeant de Chawki MOSTEFAI et qui, de ce fait, avaient toujours déploré que le développement de notre Révolution ne lui eût pas donné l’occasion de déployer pleinement toutes ses capacités de responsable politique. Aussi, avais-je été particulièrement choqué par le dédain par lequel, sans  prendre la moindre des précautions oratoires, Chawki MOSTEFAI avait réagi à l’une des indications que je lui avais rappelées, et sur sa demande, à propos des circonstances dans lesquelles il avait été amené, avec l’accord du Groupe FLN de l’Exécutif Provisoire, à s’engager dans ce que l’Histoire a enregistré comme les négociations avec l’OAS.

A la suite des inexactitudes relevées dans le compte-rendu qu’en a donné Chawki MOSTEFAI dans le texte qu’il a diffusé, à ce sujet, je suis amené à rappeler des faits qui avaient jalonné le déroulement des négociations menées avec l’OAS et marqué l’accord qui en a concrétisé l’aboutissement.

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Quelques semaines après notre installation, en tant que membres de l’Exécutif Provisoire, dans la cité administrative de ROCHER NOIR (aujourd’hui BOUMERDES), des rumeurs commençaient à se répandre, aussi bien à Alger qu’à Rocher Noir, sur des pourparlers se déroulant entre l’Exécutif Provisoire et l’OAS. Cette organisation se livrait, en même temps, à des exactions au détriment des populations algériennes, particulièrement à Alger et à Oran. Aucun des membres FLN de cet Exécutif n’avait connaissance du moindre indice sur l’existence de ces pourparlers. Seul le Président, Abderrahmane FARES, se plaisait à dire, de temps en temps : “je m’attends à une prise de contact de la part de l’OAS à travers telle ou telle personne”. Il lui arrivait même de citer les noms des personnes en qui il pressentait reconnaître d’éventuels envoyés de l’OAS. On devait apprendre, plus tard, qu’au moment où il s’exerçait à nous bercer et, en vérité, à nous berner par ce qu’il nous présentait comme de prochaines ouvertures, dans notre direction, de l’organisation qui se livrait aux massacres de nos concitoyens et qui se targuait de remettre en cause les Accords d’Evian, Abderrahmane FARES était déjà engagé dans des discussions avancées avec les représentants de l’OAS. Les membres de l’Exécutif Provisoire, en particulier, ceux d’entre eux qui appartenaient au FLN, se bornaient à répondre, à ceux qui les interrogeaient à ce sujet, qu’ils n’avaient pas connaissance de l’existence de ces discussions.

Un jour, au moment de monter dans l’avion militaire qui devait m’amener à Tunis pour une mission de liaison avec le GPRA, je fus abordé par le nommé MESSAOUDI ZITOUNI, aujourd’hui disparu ; il me demanda de prendre une lettre à remettre à Benyoucef BENKHEDDA, Président du GPRA. Dès mon arrivée dans la capitale tunisienne, je remis à ce dernier la lettre qui lui était destinée. J’ignorai le contenu de cette lettre et je n’avais aucunement cherché à le connaître. MESSAOUDI ZITOUNI était, pour moi, un militant connu du PPA-MTLD que je connaissais depuis toujours. Il avait été conseiller municipal d’Alger au titre de notre Parti avant novembre 1954. Il était en mission auprès de l’Exécutif Provisoire comme envoyé de notre agence nationale d’information l’APS qui relevait du GPRA.

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Le lendemain, au moment où je le revoyais avant de reprendre l’avion du retour vers Rocher Noir, BENKHEDDA me dit d’emblée :

“- Faites attention ! FARES est en train de négocier avec l’OAS dans votre dos !“

- “Comment le sais—tu ?” lui répondis-je aussitôt.

- “C’est par la lettre que tu m’as amenée hier. Il demande l’accord du GPRA pour poursuivre ces négociations. Tu lui diras que la réponse du GPRA, c’est non !“

Dès mon arrivée à Rocher Noir, je me suis empressé d’aviser Chawki MOSTEFAI de ce que j’avais appris à Tunis et du message de BENKHEDDA à FARES lui notifiant que le GPRA n’était pas d’accord pour mener des négociations avec l’OAS. Il me demanda de laisser FARES dans l’ignorance du message de BENKHEDDA jusqu’à la prochaine réunion ordinaire du groupe des membres FLN de l’Exécutif Provisoire. FARES n’ayant pas jugé utile de nous tenir au courant de ses tractations avec l’OAS, nous avions convenu de le laisser nager dans la méconnaissance de l’interdit qui lui était destiné.

Je crois que ce fut à la suite de l’information et de la réponse que j’avais rapportées de Tunis, que Chawki MOSTEFAI fit publier un communiqué démentant formellement l’existence de pourparlers entre l’Exécutif Provisoire et l’OAS.

Un fait inattendu, pour nous, se produisit après mon retour de Tunis et eut pour conséquence de précipiter la réunion du groupe FLN de l’Exécutif Provisoire, avant l’échéance ordinaire de cette réunion : il s’agit d’une approche des responsables de la gendarmerie française auprès de membres européens de l’Exécutif Provisoire ; l’un de ces derniers, en l’occurrence le Docteur Jean MANNONI, prit contact avec ses collègues FLN et, en particulier, avec Chawki MOSTEFAI, en faisant état des informations que je reproduis sommairement comme suit :

Le Général CHERASSE Chef de la Gendarmerie vient de nous aviser que, dans le cadre des opérations menées par celle-ci pour traquer les derniers dirigeants de l’OAS encore en activité, certains de ses groupes d’intervention avaient réussi, au bout d’une longue série d’actions, à repérer parfaitement l’endroit où se trouvaient les responsables de l’OAS ; mais qu’au moment où, ayant estimé les conditions réunies pour s’emparer de ces responsables, les chefs de la gendarmerie s’étaient adressés au Haut-Commissaire en vue d’obtenir le feu vert leur permettant de passer à l’action, celui-ci leur intima, au contraire, l’ordre de s’abstenir de toute action offensive visant à l’arrestation du groupe résiduel de la direction de l’OAS. Arrêtés ainsi dans ce qui leur semblait être leur assaut final pour neutraliser la tête d’une organisation qui, par ses actes criminels, avait provoqué de nombreuses pertes humaines dans les rangs de la gendarmerie, le Général CHERASSE et ses collaborateurs avaient tiré, de l’ordre que le Haut-Commissaire leur avait donné, la conclusion que des négociations étaient en cours avec cette organisation. Les gendarmes et leurs chefs se sentaient profondément mortifiés de constater que le pouvoir politique auquel ils obéissaient patronnait des discussions avec ceux qu’ils s’efforçaient de neutraliser, au prix d’un travail intense et de sacrifices douloureux.

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Le Général CHERASSE, le Colonel DEBROSSE ainsi que tous les éléments de la gendarmerie, au même titre que les éléments européens qui avaient accepté de faire partie de l’Exécutif Provisoire, disaient s’être très fortement engagés aux côtés du pouvoir Gaulliste et affirmaient ne pas comprendre comment ce pouvoir en était venu à ménager des hommes qui le combattaient âprement. Jean MANNONI, autant que les gendarmes lancés à la poursuite de l’OAS, se considéraient comme ayant été quelque peu trahis. Les chefs de la gendarmerie firent part de leur amertume au Docteur Jean MANNONI. Celui-ci, à son tour, informa le groupe FLN de l’Exécutif Provisoire de la même amertume et des faits parvenus à sa connaissance.

Ce fut en raison de cette démarche de notre collègue européen qu’il fut décidé de réunir immédiatement notre groupe et de demander des comptes à Abderrahmane FARES. Il convient de rappeler que ce dernier était intégré au groupe des membres FLN de l’Exécutif Provisoire, bien que le choix, porté sur lui pour la présidence de l’Exécutif Provisoire, le situait comme une personnalité indépendante par rapport au FLN.

A l’ouverture de la réunion, Chawki MOSTEFAI, en sa qualité de responsable de notre groupe, s’exprimant en termes particulièrement vifs et pressants, invita Abderrahmane FARES à faire connaître à ses autres collègues du groupe l’état de ses manigances avec les représentants de l’OAS. Le Président de l’Exécutif Provisoire ne chercha nullement à se dérober à la question qui lui fut posée. Il reconnut qu’il était effectivement entré en contact avec l’OAS, qu’il avait esquissé avec ses interlocuteurs des projets de solution, qu’il avait saisi le GPRA de ce qu’il avait fait et qu’il attendait la réponse de ce dernier, avant d’aller plus en avant dans son initiative. Il fit état évidemment des raisons qui l’avaient incité à entrer en pourparlers avec l’OAS, à savoir essentiellement les menaces que l’OAS faisait peser sur notre population et sur les installations vitales pour le fonctionnement de l’économie et de l’administration du pays.

FARES avait mentionné également le désir exprimé par les personnalités, qui avaient intercédé auprès de lui, de permettre à l’OAS de se ménager une sortie convenable pour renoncer à ses tristes desseins. Chawki MOSTEFAI lui répondit, alors, de façon véhémente lui faisant observer qu’il s’était permis d’engager des pourparlers avec l’OAS sans en aviser ses collègues du FLN, qu’il s’était permis également de s’adresser au GPRA sans passer par la voie hiérarchique, c’est-à-dire par le truchement de lui, MOSTEFAI, et que, dans les deux cas, il avait ouvertement violé les règles de la discipline s’imposant à tous les membres du FLN.

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- “Tu as cru saisir le GPRA sans passer par la voie hiérarchique“ lui lança-t-il. “Eh bien ! Le GPRA te répond par cette même voie que tu as ignorée et te dit : NON!”

Avant son décès, Jacques SUSINI soulignait dans l’une de ses émissions télévisées, que Abderrahmane FARES se comportait surtout comme un vieux parlementaire de la Troisième République en France. Or, Chawki MOSTEFAI s’en prenait à lui comme s’il s’adressait à un militant d’une cellule du PPA ou du FLN. La diatribe de MOSTEFAI à l’encontre de FARES fut d’une violence inouïe. La fureur du responsable du groupe FLN de l’Exécutif Provisoire envers FARES semblait procéder davantage du fait que celui-ci l’avait ignoré en prenant l’initiative de nouer un contact avec l’organisation qui se livrait à des massacres frénétiques d’Algériens que de la nature même d’une pareille initiative.

Une fois que la furie de MOSTEFAI se fût quelque peu atténuée, je pris la parole pour dire que nous nous trouvions bien en présence d’un acte d’indiscipline bien marqué et d’un manquement caractérisé à la simple correction de la part de FARES ; mais que, aussi, nous étions en face d’une menace qui pesait lourdement et dangereusement sur la vie de nos populations et sur le sort de nos infrastructures. J’ajoutai qu’il conviendrait de reprendre contact avec le GPRA, en vue de savoir s’il ne serait pas indiqué de renouer avec l’OAS qui, de toute évidence, recherchait une issue pour sortir de l’impasse dans laquelle elle s’était enfermée. Je soulignai que si des pourparlers avec l’OAS pouvaient nous permettre d’écarter des périls que nous n’avions pas les moyens d’éviter autrement, il valait la peine d’essayer de parvenir à une solution à travers ces pourparlers.

Ce fut dans ces conditions qu’il fut décidé, au cours de cette réunion provoquée sous l’effet de l’urgence, de reprendre contact avec le GPRA et que FARES se chargea d’arranger immédiatement, avec le Haut Commissariat, les conditions d’un déplacement par avion à destination de TRIPOLI, en Libye où, nous le savions, le GPRA se trouvait en session avec le CNRA. Evidemment, cette reprise de contact avec le GPRA devait s’effectuer, cette fois, par FARES et MOSTEFAI agissant conjointement. Craignant que la véhémence des propos par lesquels il avait réagi à l’initiative de FARES, ne portât MOSTEFAI à influencer le GPRA dans le sens de la confirmation du refus de discuter avec l’OAS, je proposai l’adjonction de Mohamed BENTEFTIFA à la délégation devant se rendre à TRIPOLI. Je connaissais BENTEFTIFA comme membre du Comité Central du PPA - MTLD, auquel nous avions été intégrés conjointement à la suite du IIème Congrès du Parti tenu en avril 1953. J’appréciais parfaitement les qualités de pondération du regretté Mohamed BENTEFTIFA et je lui faisais confiance pour agir dans le sens de l’intérêt national, dépassant toute considération subjective consécutive à l’altercation survenue entre FARES et MOSTEFAI.

Au retour de nos trois envoyés auprès du GPRA, les pourparlers reprirent avec l’OAS, cette fois sous la direction de MOSTEFAI avec l’assistance de FARES.

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Avant d’arriver à la conclusion de cette reprise des pourparlers avec l’OAS et à l’accord qui en résulta, il y a lieu de relever des inexactitudes qui émaillent le texte diffusé sur ce sujet par MOSTEFAI et de noter certaines roueries auxquelles se livre celui—ci, à travers la relation qu’il donne du déroulement des circonstances dans lesquelles il avait été amené à assumer la direction des négociations avec l’OAS.

 1°/ MOSTEFAI écrit littéralement que le message de BENKHEDDA enjoignant à FARES d’interrompre la poursuite de ses négociations était une  “réaction produite par la lecture d’un rapport confidentiel que FARES avait justement confié à ABDESSELAM à l’intention de BENKHEDDA”.

Plus loin, il récidive en notant : “Cette réunion (entre FARES et les représentants de l’OAS) a été consacrée à la discussion du contre-projet que FARES a proposé de substituer au projet délirant de l’OAS du 18 mai qui exigeait la double nationalité, le droit de veto, le double drapeau et autres incongruités de ce genre. C’est ce contre-projet que FARES a envoyé à BENKHEDDA par ABDESSELAM et qui lui a valu son interdiction de contact avec l’OAS”.

Quiconque découvre ces phrases sous ses yeux et les lit comprend que j’aurais transporté en pleine connaissance de cause de Rocher Noir à Tunis le rapport par lequel FARES informait le Président du GPRA de ses contacts avec l’OAS; cela signifie, donc, que j’aurais été de connivence avec le Président de l’Exécutif Provisoire et que, par mon comportement tel qu’induit par la narration qu’en fait aujourd’hui MOSTEFAI, j’aurais agi de manière déloyale et coupable envers le groupe FLN de l’Exécutif Provisoire, et, en particulier, envers le responsable politique de ce groupe, c’est-à-dire de Chawki MOSTEFAI. Plus que d’une inexactitude, il s’agit, là, d’une affirmation représentant une agression gratuite à mon égard, puisque MOSTEFAI savait parfaitement dans quelles conditions j’avais colporté la lettre de FARES à BENKHEDDA. Car, en même temps que je l’avais informé, à mon retour de Tunis, de la teneur du message par lequel BENKHEDDA interdisait à FARES de poursuivre ses contacts avec l’OAS, je lui avais fait connaître comment j’avais été amené à colporter une lettre dont j’ignorais le contenu. J’ignorais même que l’enveloppe que j’avais reçue des mains de MESSAOUDI ZITOUNI émanait de FARES. Ce dernier, voulant sans doute éviter d’attirer mon attention sur le fait qu’il tentait d’établir une liaison directe avec le Président du GPRA à l’insu de ses autres collègues du groupe, avait choisi de passer par l’entremise de MESSAOUDI ZITOUNI pour mettre à profit mon voyage à Tunis afin de faire parvenir son message à BENKHEDDA. En ce qui me concernait, je pensai porter simplement dans ma poche une lettre de MESSAOUDI ZITOUNI à Benyoucef BENKHEDDA qui, tous deux, étaient de vieux militants du PPA, unis par des liens bien antérieurs à l’existence du GPRA et même au premier novembre 1954. J’ignore, en outre et jusqu’à ce jour, si FARES avait mis MESSAOUDI ZITOUNI dans la confidence du contenu de la lettre qu’il le chargeait de faire parvenir à BENKHEDDA. De mon côté, je n’avais su quel était le véritable expéditeur de la lettre qui m’avait été confiée que lorsque le Président du GPRA m’en avait révélé l’identité, au moment où je m’apprêtais à quitter Tunis et où il me confia la réponse à la demande que lui avait adressée FARES.

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Enfin, par delà toutes ces considérations que je viens de développer, je rappelle que, dans le livre que j’avais rédigé sous la forme d’entretiens avec le regretté Mahfoud BENNOUNE et le sociologue bien connu Ali EL KENZ, livre qui a été publié sous le titre “Le Hasard et l’Histoire”, j’avais relaté les conditions dans lesquelles j’avais colporté à mon insu, la lettre qui m’avait été remise par MESSAOUDI ZITOUNI. (Voir pages 207 à 215 du Tome I de ce livre). Ce dernier qui, aujourd’hui, n’est plus de ce monde, était encore en vie au moment où fut publié mon livre en 1989. Ni lui, ni Chawki MOSTEFAI n’ont cru devoir, il y a maintenant presque deux décennies entières, contester, rectifier ou compléter le récit que j’avais donné de cet épisode de la vie du groupe FLN de l’Exécutif Provisoire.

Aussi, suis-je en droit de me demander quelle motivation, en ce moment de l’année 2007, incite Chawki MOSTEFAI à tenter de m’impliquer insidieusement et quelque peu subrepticement dans une machination montée par FARES en vue de le court-circuiter dans ses contacts avec l’OAS. En jouant sur les mots, Chawki MOSTEFAI peut plaider la bonne foi et soutenir que les termes employés dans son récit ne signifient aucunement que j’avais agi de connivence avec FARES en portant sa lettre à Tunis et que ce serait lui faire injustement un procès d’intention que de lui prêter une pareille arrière-pensée dans le but de me nuire. Cependant, compte tenu de l’ensemble de la manière dont il revient aujourd’hui sur le fameux épisode de l’accord entre le groupe FLN de l’Exécutif Provisoire et l’OAS en juin 1962, l’usage qu’il fait d’un langage volontairement ambigu se prêtant habilement à une double interprétation, procède, j’en suis convaincu, d’une intention de me nuire.

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Dans son récit, Chawki MOSTEFAI se permet au moins à deux reprises de répéter que j’avais transporté de Rocher Noir à Tunis un message de FARES au Président du GPRA. Mais, à aucun moment de son récit, il ne dit par quelle voie il avait reçu la réponse du Président Benyoucef BENKHEDDA notifiant à FARES le refus du GPRA d’autoriser la poursuite des discussions qu’il avait cru devoir engager avec les dirigeants de l’OAS. Je suis fondé, à mon tour, à penser qu’il y a plus qu’un simple oubli dans cette absence de citer le nom de celui, c’est-à-dire moi-même, qui lui avait rapporté le message du Président du GPRA destiné à FARES. Pour ma part, j’ai bien des raisons de penser que Chawki MOSTEFAI, agissant sous l’effet de motifs qui lui sont propres et qu’il ne veut pas sans doute avouer, veut me présenter, à ses lecteurs et à tous ceux qui accorderaient une attention quelconque à ses propos, sous les traits d’un personnage se livrant à la pratique du double jeu et de la déloyauté. Sinon, pourquoi ne donne t-il pas le nom de celui qui lui avait rapporté en toute loyauté et en toute sincérité le message de BENKHEDDA à FARES. J’aurais pu me donner le rôle de communiquer à ce dernier le message qui lui était destiné et laisser Chawki MOSTEFAI complètement hors circuit  dans cette affaire et le priver de la position qui lui avait permis par la suite de tancer FARES par la violente algarade qu’il lui avait admonestée en lui reprochant d’avoir agi séparément, en engageant des discussions avec l’OAS et en s’adressant directement au GPRA. Chawki MOSTEFAI s’abstient de répondre à ces questions. Pourquoi ?

Il est extrêmement regrettable qu’avant d’écrire son texte diffusé sur un site Internet le 18 février 2007, Chawki MOSTEFAI n’ait pas jugé utile de lire les écrits diffusés avant cette date sur cette affaire des négociations Exécutif Provisoire – OAS. Il aurait ainsi pris connaissance des mémoires de Christian FOUCHET écrits en 1971, c’est-à-dire plus de quarante années avant la publication des fantasmes extravagants de Chawki MOSTEFAI sur sa vie politique. Il aurait pris ainsi connaissance des vraies circonstances dans lesquelles Christian FOUCHET était intervenu auprès de lui lors de l’affaire des négociations qui s’étaient déroulées entre l’OAS et l’Exécutif Provisoire installé en 1962 à Rocher Noir au lendemain des accords d’EVIAN. Cette intervention avait eu lieu, selon Christian FOUCHET le 15 juin 1962, c’est-à-dire à un moment proche de la conclusion de ces négociations consacrées et annoncées par l’allocution prononcée par le Docteur MOSTEFAI le 18 juin 1962. Le Haut Commissaire de France a confirmé qu’il s’était bien rendu auparavant à Paris afin de se concerter avec le Général de GAULLE au sujet des discussions qui étaient alors en cours entre l’Exécutif Provisoire et l’OAS. Cette concertation n’avait nullement porté sur la prétendue annonce de l’interdiction du GPRA à FARES de traiter avec l’OAS. Cette concertation, selon les termes mêmes rapportés par Christian FOUCHET dans ses mémoires, avait bien porté sur les discussions  qui étaient en train de se  dérouler et non sur leur interruption comme le prétend Chawki MOSTEFAI. Cela signifie que l’intervention de Christian FOUCHET après consultation avec le Général de GAULLE s’était située après le retour de FARES, de MOSTEFAI et de BENTEFTIFA de leur voyage à Tripoli et à Tunis. Nous sommes ainsi loin des divagations avancées dans son récit par Chawki MOSTEFAI. Par ailleurs, Christian FOUCHET indique dans ses mémoires qu’il avait « convoqué » MOSTEFAI non pour lui faire part des états d’âme du Général de GAULLE, mais afin d’obtenir une entrevue avec Belkacem KRIM qui se trouvait en Kabylie ce jour-là et non à Tunis ou à Tripoli. Le Haut Commissaire de France précise dans ses mémoires qu’il avait rencontré MOSTEFAI en compagnie de Belkacem KRIM et que son intervention s’adressait surtout à ce dernier et non au responsable du groupe FLN au sein de l’Exécutif Provisoire. Nous sommes ainsi loin des affirmations que Chawki MOSTEFAI étale dans le texte qu’il avait diffusé sur un site internet le 18 février 2007.

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2°/ Chawki MOSTEFAI écrit dans le texte qu’il a diffusé sur le site Internet que ce fut sur une demande expresse de Christian FOUCHET, au retour d’une visite rapide de celui-ci au Général DE GAULLE et suite à un voeu formulé par ce dernier, qu’il prit la décision, après consultation du groupe FLN, d’aller soumettre au GPRA l’idée de reprendre langue avec l’OAS, idée qu’il présente, aujourd’hui, comme émanant du Président de la République Française en personne par le truchement de celui qui était, alors, le Haut Commissaire de France en Algérie. Une simple lecture des mémoires de Christian FOUCHET publiées il y a plus de quarante années aurait dû suffire à persuader MOSTEFAI que la thèse avancée aujourd’hui par lui  est complètement inexacte ; elle n’est rien d’autre que le produit de la vision qu’inspire à Chawki MOSTEFAI l’illusion qu’il se fait de l’importance et du gabarit de son personnage. Lui qui, par ailleurs, écrit qu’il avait démissionné en 1951 du PPA-MTLD en réaction à l’hégémonisme de MESSALI, se prend à considérer qu’il ne pouvait avoir d’autre interlocuteur que le représentant du Général DE GAULLE en Algérie et que ses décisions ne pouvaient être induites que de ses relations avec les Grands de la politique de ce monde.

M’ayant interrogé par téléphone, il y a quelques années, afin de recueillir mes souvenirs sur l’épisode des négociations avec l’OAS, du temps de notre présence commune à Rocher Noir, aujourd’hui BOUMERDES, je lui avais rappelé, entre autre, que ce fut sur ma suggestion, au cours de la réunion que nous avions tenue pour demander des comptes à FARES sur ses rapports avec l’OAS, que la décision fut prise sur-le-champ de reprendre contact avec le GPRA et de lui soumettre la proposition de renouer avec l’OAS, dans le cas où un accord conclu avec celle—ci serait susceptible d’éviter à notre population de nouvelles épreuves sanglantes et à nos installations des destructions ruineuses. Il me rétorqua, alors, en ces termes : “Crois-tu que je pouvais prendre l’initiative de demander au GPRA de revoir sa position sur une simple suggestion émanant de toi ? Ce fut, à la suite d’une intervention de Christian FOUCHET qui, après avoir appris que FARES avait reçu du GPRA l’ordre de couper toute relation avec l’OAS, s’était rendu à Paris pour en informer le Général DE GAULLE, était revenu avec le voeu exprimé par ce dernier de tenter de trouver un arrangement avec l’OAS, que je me suis décidé à entreprendre le voyage à destination de TRIPOLI où se tenait la réunion du CNRA et où se trouvaient, de toute évidence, les Membres du GPRA”. Pour Chawki MOSTEFAI, je n’étais donc qu’un simple et négligeable second couteau dont les avis ne pouvaient ébranler la volonté du personnage hors gabarit qu’il s’imaginait être.

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Dans le texte diffusé le 18 février 2007 sur le site Internet, il en rajoute, en écrivant : “Bien entendu, si le Haut-Commissaire m’a fait part des états d’âme du Président de la République, ce n’était pas pour satisfaire ma curiosité. J’en rapportai l’information au groupe réuni sur-le-champ. La conclusion immédiate était qu’il s’agissait d’un message discret exprimant le voeu du Général DE GAULLE et que le destinataire ne pouvait être que le GPRA . . . Nous décidâmes d’en saisir le GPRA. FARES, BENTEFTIFA et moi fûmes désignés pour porter le message et l’information”.

A travers les contorsions qu’il inflige, de la sorte, à la vérité historique, Chawki MOSTEFAI passe complètement sous silence la réunion du groupe FLN provoquée à la suite de l’information rapportée par le Docteur MANNONI sur la stupéfaction éprouvée par la gendarmerie française empêchée par un ordre du Haut Commissaire de s’emparer du dernier noyau de la direction de l’OAS. Lors de cette réunion, il avait été notifié à FARES que le GPRA répondait négativement à l’avis qu’il lui demandait sur la poursuite et le contenu de ses négociations avec l’OAS. Comment Christian FOUCHET aurait-il pu connaître le rejet par le GPRA de la demande formulée par FARES de poursuivre ses négociations avec l’OAS? FARES lui-même n’avait eu connaissance de la réponse du GPRA que le jour de la réunion provoquée par suite de la démarche du Docteur Jean MANNONI, réunion au cours de laquelle, comme on le sait maintenant, il avait été pris violemment à partie par MOSTEFAI qui avait été heureux de lui notifier en cette occasion l’interdiction par laquelle le GPRA avait répondu à sa lettre. Il n’y eut pas deux réunions du groupe FLN, mais une seule et ce fut lors de cette seule réunion que la décision fut prise de reprendre contact avec le GPRA. Les dénégations de MOSTEFAI m’amènent à rappeler que cette reprise de contact avec le GPRA fit suite à ma suggestion, suggestion qui avait recueilli le consentement de l’ensemble des membres du groupe FLN. Bien évidemment, après que lui fut notifié le refus du GPRA, FARES ne demandait pas mieux que de rencontrer ce dernier et se réjouissait à l’idée de tenter de l’amener à donner son consentement à la poursuite de l’opération qu’il avait initiée avec l’OAS. Aussi s’empressa-t-il d’obtenir du Haut Commissariat la mise à disposition de l’avion qui, l’après-midi même du jour où s’était tenue la réunion du groupe, devait le conduire, lui, MOSTEFAI et BENTEFTIFA sur le chemin de TRIPOLI, où se trouvaient les membres du GPRA. L’idée d’une réunion du groupe FLN convoquée pour entendre la prétendue information et prendre connaissance de la non moins prétendue proposition de donner suite à un voeu du Général DE GAULLE procède de l’autosuggestion qui semble animer l’imagination de Chawki MOSTEFAI.

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A leur retour de TRIPOLI et de TUNIS où ils rencontrèrent un GPRA divisé en deux groupes, MOSTEFAI et FARES entrèrent immédiatement et conjointement en contact avec les responsables résiduels de l’OAS. Les négociations avec ces derniers se déroulèrent sous la direction de MOSTEFAI. Elles furent menées intensément, car nous étions déjà au début du mois de juin 1962, c’est-à-dire à moins de quatre semaines du 1er juillet, jour fixé pour la mise en application du scrutin sur l’autodétermination. Entre temps, d’autres évènements se produisirent dans l’évolution de la situation politique du pays. Le procès du Général SALAN eut lieu à Paris et se solda par sa condamnation à la prison à perpétuité, à la déception du Général DE GAULLE qui espérait avoir l’occasion de le faire exécuter.

Face au défi qui lui avait été lancé, le Président de la République Française avait envisagé de refuser la grâce du Général JOUHAUD et de faire exécuter ce dernier. Pour amener le Général DE GAULLE à gracier le Général JOUHAUD, il fut suggéré à celui-ci de lancer un appel aux dirigeants encore en liberté de l’OAS d’arrêter leurs opérations et de conclure rapidement et positivement avec les représentants de l’Exécutif Provisoire qui, à la différence de ce qui s’était passé initialement avec FARES, agissaient alors comme mandataires du FLN. Le Général JOUHAUD lança l’appel qui lui avait été suggéré et reçut, à ce sujet, l’aval public du Général SALAN. Le 18 juin 1962, l’accord avec l’OAS fut l’objet d’une annonce par une déclaration lue à la radio et à la télévision par Chawki MOSTEFAI. Ce dernier fut, pour les représentants de l’OAS, un interlocuteur autrement plus coriace que FARES et un négociateur à la pensée politique solidement structurée par rapport aux pratiques propres aux coulisses parlementaires caractérisant la démarche du Président de l’Exécutif Provisoire. Chawki MOSTEFAI eut, à ce titre, le mérite de réduire à néant toutes les prétentions des représentants de l’OAS et d’aboutir, avec ces derniers, à un arrangement qui reprenait tout simplement les dispositions déjà énoncées dans les Accords d’Evian.

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Aussitôt une virulente campagne fut déclenchée contre l’Exécutif Provisoire accusé de pactiser avec les sanguinaires de l’OAS et contre le GPRA auquel il était reproché de s’être prêté à une opération indigne visant à absoudre les criminels de l’OAS et à aménager le lit du néo-colonialisme en Algérie. Les dissensions apparues au CNRA à TRIPOLI ainsi que l’éclatement du GPRA qui s’en suivit, ouvrirent les portes à ceux qui se délectaient dans la surenchère.

BEN BELLA et les trois ministres qui s’étaient rangés à ses côtés publièrent un communiqué disant que le GPRA n’avait jamais donné son aval à l’accord passé avec l’OAS et qu’ils désapprouvaient cet accord. De son côté, AIT AHMED qui faisait partie du Groupe des membres du GPRA opposés à BEN BELLA, fit savoir par une déclaration publique sa réprobation à l’encontre des pourparlers avec l’OAS; il pressa publiquement BENKHEDDA de prendre position et de désapprouver l’accord conclu avec l’OAS. En Algérie, AZZEDINE dont le retour en Algérie avant le cessez-le-feu avait suscité une certaine détérioration dans les rapports entre le GPRA et la direction de la Wilaya IV, se mit, lui aussi, de la partie en manifestant une nette hostilité à l’Exécutif Provisoire. Assisté de Omar OUSSEDIK, il avait pris la responsabilité de la Zone Autonome d’Alger avec un ordre de mission du GPRA. Il prétendit que l’accord passé avec l’OAS était inutile, puisque, à suivre ses dires, il était en train de réduire cette triste organisation.

Sans doute mu par le désir de calmer la tempête qui s’était déclenchée autour de lui, y compris de la part de ceux qui, politiquement, se situaient de son côté dans le conflit l’opposant au groupe BEN BELLA et à l’Etat-Major Général de l’ALN, BENKHEDDA, mettant à profit un passage au Caire en route vers Belgrade où il devait participer à une conférence au sommet du groupe des pays non alignés, fit une déclaration indiquant que le GPRA n’était impliqué ni dans les pourparlers menés avec l’OAS ni dans l’accord passé avec cette organisation. Mais, il avait ajouté aussitôt que l’Exécutif Provisoire avait reçu du GPRA tous les pouvoirs nécessaires en vue de prendre sur place les mesures qui lui paraîtraient nécessaires pour le maintien de l’ordre et pour la protection des populations. En parlant de pouvoirs accordés à l’Exécutif Provisoire, il entendait certainement donner une couverture politique aux membres de l’Exécutif Provisoire qui avaient négocié et conclu avec l’OAS.

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Ne tenant aucun compte de ce dernier volet de la déclaration du Président du GPRA, Chawki MOSTEFAI considéra qu’il avait été désavoué publiquement par le GPRA dans ses différentes composantes issues de la brisure qui s’était produite dans ses rangs à TRIPOLI. Il reçut les désaveux exprimés par les différents groupes du GPRA et, en particulier, les propos tenus par BENKHEDDA au Caire comme un affront qui lui fut infligé personnellement. Le plein appui apporté par Belkacem KRIM et Mohamed BOUDIAF, deux des dirigeants les plus en vue de la Révolution, en visite prématurée en Algérie, à l’accord conclu avec l’OAS ne suffit pas à apaiser la fureur de Chawki MOSTEFAI et à le rassurer sur la légitimité de l’oeuvre qu’il avait accomplie en conduisant et en concluant les négociations avec l’OAS. S’estimant désavoué et déconsidéré, il décida de donner sa démission de l’Exécutif Provisoire. Il entraîna avec lui l’ensemble des membres du groupe FLN présents à Rocher Noir, y compris Abderrahmane FARES, qui assumait la charge clef de Président de l’Exécutif. La démission fut adressée au Président du GPRA et le Haut Commissaire Christian FOUCHET en fut avisé officiellement. Il s’agissait d’un acte extrêmement grave qui frisait l’inconscience et dénotait, de la part de ses auteurs, une absence totale du sens des responsabilités. Le retrait des membres FLN de l’Exécutif Provisoire et, en particulier, celui du Président de cet organisme, ne pouvait avoir d’autre conséquence que l’effondrement de tout l’édifice qui avait été imaginé à Evian par les négociateurs Algériens et Français en vue de conduire à bon port la période transitoire et de faire achever celle—ci par la tenue du scrutin d’autodétermination, lequel devait déboucher sur la proclamation de l’indépendance, c’est-à—dire sur la levée définitive de la domination coloniale et de la souveraineté française sur notre pays.

Me trouvant en mission à TINDOUF pour y aider nos nouvelles structures du département de la SAOURA à organiser les opérations du référendum d’autodétermination et à contrer les manoeuvres souterraines menées par des agents marocains visant à détacher la région de TINDOUF de notre territoire national, je n’étais pas présent à Rocher Noir au moment où mes autres collègues du FLN, y compris le Président FARES, avaient rédigé et signé leur lettre de démission, en en avisant le Haut Commissaire de France.

A mon retour de TINDOUF, je fus immédiatement appelé par le Président FARES qui me fit part de sa démission avec ses autres collègues, au motif qu’ils avaient été désavoués par le GPRA. J’en fus stupéfait. Je pris contact aussitôt avec les autres membres démissionnaires du groupe FLN. Ils justifièrent leur acte par le désaveu que leur avaient infligé les membres du GPRA ; certains d’entre eux allèrent même jusqu’à exprimer, à mon grand ahurissement, leurs craintes d’être balayés, sinon taillés en pièces, par des vagues populaires qui, à les entendre, s’apprêtaient à envahir la cité administrative du Rocher Noir à l’instigation de la Wilaya IV, dès la proclamation des résultats du référendum d’autodétermination.

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J’indiquai d’emblée à tous que je désapprouvai la démission à quelques jours du scrutin sur l’autodétermination et que, pour ma part, je ne démissionnerai pas. Abderrahmane FARES saisit promptement la balle au bond et me dit “illico presto”: “Si tu ne démissionnes pas, moi aussi, je ne démissionne pas ! Allons tout de suite en aviser le Haut Commissaire”! Avant de nous rendre dans le bureau de ce dernier, je pris la précaution d’appeler BENKHEDDA au téléphone à TUNIS pour lui dire que je ne démissionnais pas. Le Président du GPRA me répondit aussitôt que la démission des autres membres du groupe a été rejetée et que, dans le cas où ils maintiendraient leur position, ils seraient remplacés purement et simplement.

Christian FOUCHET rejoint par Bernard TRICOT nous accueillit, FARES et moi, dans son bureau. Assis placidement dans son fauteuil et s’adressant directement à mon intention, il me dit “C’est donc cela le FLN ! Au moment décisif, vous vous dérobez !“

Je lui répondis sur-le-champ : “Si le FLN s’était retiré, je ne serais pas là !“ ; “Oui, c’est bien que vous soyez là“, rétorqua-t-il ; “mais le personnage principal qui compte, c’est MOSTEFAI”. C’est à quoi, je répliquai immédiatement : “il s’agit de savoir ce qui compte pour vous, le FLN ou MOSTEFAI ! Si les démissionnaires persistent dans leur attitude, ils seront remplacés et, d’ailleurs, le GPRA vous le confirmera !”  Je lui fis remarquer, ensuite, qu’au sein du FLN, nous accordions plus d’importance aux faits qu’aux hommes et que, nous militants du FLN qui avions accepté de faire partie de l’Exécutif Provisoire et d’être là près de lui et de ses services, étions bien conscients que nous encourions le risque de nous compromettre dans une phase transitoire portant encore la marque du passé et que ce risque pouvait nous valoir bien de désagréments d’un point de vue politique.

Nous eûmes ensuite quelques échanges aigres-doux. Il évoqua notamment l’incident qui s’était produit quelques jours auparavant, quand des éléments armés de la Wilaya IV s’étaient introduits au sein de la cité, en faisant usage de leurs armes par des tirs en l’air. S’approchant de l’emplacement des bâtiments officiels, ils se mirent à tirer sur l’immense mât qui portait le drapeau français, n’hésitant pas à pointer leurs armes sur ce drapeau. Cette scène, qui constituait une provocation manifeste et irresponsable, se passait à quelques pas de la villa où résidait le Général Commandant en Chef de l’armée française et qui était gardée par des parachutistes. Ces derniers ne s’étaient pas départis de leur impassibilité et aucun incident ne fut déploré entre les soldats français et les éléments se réclamant de 1’ALN qui s’étaient infiltrés dans la cité de Rocher Noir. Ces derniers se livraient, avec leurs armes, à des tirs sur le drapeau français, à quelques pas des soldats qui assuraient la garde du Général en Chef.

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Christian FOUCHET me fit part de ses remarques au sujet de ce regrettable incident me disant : “Que se serait-il passé et où en serions-nous si nos soldats n’avaient su maîtriser leurs nerfs? Je lui répondis en lui faisant remarquer que, ce jour-là, j’étais sorti de ma résidence et que j’avais parcouru les rues de la cité jusqu’à l’endroit où se trouvaient les auteurs des incidents en question et que j’avais réussi à les calmer.

Manifestement, le Haut Commissaire de France entendait me faire comprendre qu’à l’approche du but final de notre lutte, il y avait de la légèreté dans notre comportement comme FLN. Ses remarques me paraissaient viser aussi bien les démissions qui lui avaient été notifiées que les incidents qui s’étaient déroulés autour du mât porteur du drapeau français; sans le dire explicitement, il paraissait évoquer également les nouvelles parvenues de TRIPOLI et de TUNIS sur ce qui se passait au sein du CNRA et du GPRA.

Finalement, quand nous nous séparâmes, Christian FOUCHET semblait avoir été rassuré sur le fait que le FLN ne lâchait pas l’Exécutif Provisoire, qu’il n’abandonnait pas la partie et qu’il maintenait sa participation au déroulement de la période transitoire jusqu’au scrutin de l’autodétermination. Il me semblait, aussi, avoir été rassuré, en particulier, par la remise en selle du Président de l’Exécutif Provisoire. Cela ne l’empêcha pas de continuer à regretter le retrait de Chawki MOSTEFAI et à déplorer le vide engendré par ce retrait. Je ne sais pas pourquoi, dans ses mémoires, Christian FOUCHET situe à la veille   du jour où il devait quitter définitivement l’Algérie, l’incident provoqué par l’incursion nocturne dans la cité de ROCHER NOIR d’un groupe armé se réclamant de la Willaya IV. Car, ce regrettable incident avait eu lieu avant le 1er juillet 1962.

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La mission de Christian FOUCHET  en tant que Haut Commissaire de France s’était achevée par la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie par une lettre datée du 3 juillet 1962 du Général de GAULLE adressée au Président FARES que Christian FOUCHET avait remise à ce dernier le jour même de la proclamation des résultats du référendum d’autodétermination qui s’était déroulé le 1er juillet précédent.

Notre rencontre, FARES et moi, avec celui qui était encore le Haut Commissaire de France en Algérie s’était bien située avant la date du 3 juillet 1962.

Quant à la Zone Autonome d’Alger, le moins que l’on puisse dire est qu’elle n’eut pas à se plaindre du rôle de l’Exécutif Provisoire. Au retour de chaque mission accomplie à Tunis, l’avion mis à notre disposition par l’armée française  revenait souvent sinon toujours de la capitale tunisienne portant de lourdes valises, lesquelles étonnaient et, parfois, faisaient maugréer l’équipage français. Car, ces lourdes valises accompagnant les passagers FLN de l’Exécutif Provisoire étaient chargées d’armes destinées à la Zone Autonome d’Alger pour l’aider à constituer sa force de frappe contre l’OAS. Par ailleurs, grâce à l’appui logistique et administratif des services relevant de l’Exécutif Provisoire, de nombreux militants du FLN, notamment ceux en provenance de la Fédération de France, ont été recrutés dans la police. Ils ont constitué les premières formations de notre Police Nationale. Ils eurent notamment à s’installer dans les commissariats de police situés dans nos quartiers populaires, y formant des noyaux de résistance efficace contre les exactions de l’OAS. A ce titre, ils furent d’un apport déterminant pour la protection de notre population dans la capitale, durant la lutte contre les hordes sanguinaires de l’OAS. De tous les points de vue et contrairement aux élucubrations répandues à l’époque par certains démagogues, l’Exécutif Provisoire était loin de constituer une tête de pont pour l’implantation du néo-colonialisme dans notre pays.

De nouveau à Tunis pour informer le GPRA des résultats de ma mission à TINDOUF et obtenir son concours pour mettre en échec les agissements visant la partie sud-ouest de notre territoire national, j’eus l’occasion de rencontrer BEN BELLA qui m’accueillit très fraternellement. Cela me donna la possibilité de lui exposer les motivations qui nous avaient incité à traiter avec l’OAS et de lui donner des éclaircissements sur le contenu de l’accord passé avec celle—ci. Il me donna sa parole d’honneur que lui-même ainsi que les ministres qui s’étaient solidarisés avec lui ne feraient plus aucune déclaration hostile à l’accord avec l’OAS. Cet engagement fut parfaitement tenu par lui et par ses amis.

Pour ma part, je suis convaincu que toute l’agitation et les imprécations déchaînées autour du fameux accord avec l’OAS ne furent que l’un des effets des divisions apparues au sein du GPRA et du CNRA.

Pour en revenir au comportement de Chawki MOSTEFAI, il continue à considérer que le GPRA l’avait lâché après la conclusion de l’accord passé sous son égide avec l’OAS. Au cours d’une conversation, à ce sujet, je lui avais fait observer que, dans les circonstances historiques de l’époque, il était difficile pour le GPRA, qui représentait la direction suprême de notre Révolution, de reconnaître publiquement qu’il se situait au même niveau que la direction de l’OAS, en faisant de l’accord passé avec celle-ci, un acte engageant directement le FLN avec une organisation criminelle exécrée par tous les Algériens ; mais, j’avais ajouté que l’Exécutif Provisoire et ses membres issus du FLN et l’y représentant, pouvaient en quelque sorte, au niveau qui était le leur, c’est-à-dire un sous-échelon dans la hiérarchie de notre Révolution, se “salir les mains” pour les besoins de notre cause nationale, pour les nécessités de la sauvegarde de notre population et pour les impératifs de la garantie du bon déroulement du processus mis en oeuvre en vue d’aboutir à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Nous devions éviter à ce processus tout aléa risquant de l’interrompre et de mettre en péril le résultat auquel il devait aboutir.

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En réponse, MOSTEFAI m’avait opposé la thèse suivante: “Dans cette situation, BENKHEDDA passera pour le pur qui ne se compromet pas, alors que moi je suis celui qui porte la marque d’une action infâmante. Or, en 1951, quand je m’étais heurté à MESSALI, BENKHEDDA fut de ceux qui s’étaient rangés du côté de ce dernier et avaient fortement condamné mon attitude. Je n’accepte pas de servir de couverture à ceux qui s’étaient désolidarisés de moi au moment de mon affrontement avec MESSALI, affrontement qui avait entraîné ma sortie du Parti”.

J’avais compris qu’à l’origine du comportement de Chawki MOSTEFAI, durant cette période concernant l’accord passé avec l’OAS, il y avait des motivations intensément subjectives. Je lui avais reproché et je lui reproche toujours de ne pas avoir réussi à surpasser ces motivations subjectives et à les subordonner aux impératifs découlant de l’attachement au service d’une cause plus élevée, celle de l’intérêt national. Chawki MOSTEFAI semblait et semble toujours estimer qu’il n’avait de leçon de morale ou de patriotisme à recevoir de qui que ce soit. Il n’en demeure pas moins que, par sa démission dans laquelle il avait entraîné tout le groupe FLN de l’Exécutif Provisoire y compris son Président, il avait failli susciter une crise grave et dangereuse à quelques jours seulement du déroulement du scrutin de l’autodétermination. Que ce serait-il passé si le Président de l’Exécutif Provisoire s’était définitivement retiré à la veille de la tenue de ce scrutin ? Certes, le Vice-Président d’origine européenne l’aurait peut-être remplacé dans sa mission ; mais le Gouvernement français aurait pu, tout aussi bien, considérer que le FLN se retirait du processus convenu à EVIAN, saisir l’occasion que lui offraient les démissionnaires de remettre en question tout ce qui avait été décidé avec les représentants du GPRA et donner satisfaction à ses opposants, notamment au sein de l’Armée Française, qui refusaient d’avaliser les résultats des négociations d’EVIAN. L’interpellation que m’avait lancée Christian FOUCHET, au moment où FARES et moi arrivions dans son bureau après la remise de la démission suscitée par MOSTEFAI, était très significative : “Eh Bien,! C’est cela le FLN au moment crucial, vous vous dérobez !“  Peut-être était-ce à ce moment- là que se situerait la rencontre que MOSTEFAI dit avoir eu avec Christian FOUCHET.

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Selon ce que rapporte Christian FOUCHET dans ses mémoires, sa rencontre avec MOSTEFAI comme on l’a vu plus haut, s’était située à un moment où les discussions battaient leur plein entre la délégation de l’Exécutif Provisoire conduite par MOSTEFAI assisté de FARES et la direction résiduelle de l’OAS. Au cours de cette rencontre, Christian FOUCHET aurait informé MOSTEFAI de ce que ce dernier appelle les “états d’âme” du  Général DE GAULLE. Ces états d’âme, si états d’âme il y avait ne pouvait concerner que la conclusion des négociations qui étaient en cours et non sur leur reprise  après le refus du GPRA d’avaliser l’initiative de FARES comme le soutient MOSTEFAI. Dans son récit, Christian FOUCHET indique qu’il s’adressait davantage à Belkacem KRIM qu’à MOSTEFAI. Le Président de la République Française pouvait très bien avoir conseillé de ne pas interrompre le processus engagé pour aboutir à la mise en application de l’autodétermination. La thèse soutenue par Chawki MOSTEFAI suivant laquelle sa rencontre avec le Haut Commissaire de France se serait située après que celui-ci eût été informé de l’interdiction notifiée par le GPRA à FARES de poursuivre ses pourparlers avec l’OAS, ne tient pas la route. Du reste, dans son récit diffusé par Internet le 18 février 2007, MOSTEFAI revient plus d’une fois sur la manière dont le rapport FARES avait été transmis au GPRA, ainsi que sur le moyen par lequel le rejet de ce rapport par le GPRA lui avait été communiqué à lui, MOSTEFAI ; mais, il ne dit pas comment et à quel moment l’interdiction du GPRA avait été notifiée à FARES. Or, comme je l’ai indiqué plus haut, FARES n’avait été informé de cette interdiction qu’au cours de la réunion du groupe FLN tenue après réception de la communication du Dr MANNONI agissant suite à une démarche des chefs de la gendarmerie. Pressé par l’OAS de lui faire savoir s’il était bien mandaté par le GPRA pour négocier avec elle, FARES ne demandait pas mieux que de sauter immédiatement dans l’avion qui devait l’amener à rencontrer le GPRA ; il avait saisi comme une planche de salut qui s’offrait à lui, la proposition que j’avais avancée de reprendre contact avec le GPRA en vue d’obtenir son aval pour réamorcer les pourparlers avec l’OAS. Compte tenu de l’urgence découlant de l’attente de l’OAS dont les dirigeants s’impatientaient de la prolongation du temps pris par FARES pour leur apporter la réponse qu’ils exigeaient de lui, le départ pour TRIPOLI ne pouvait être qu’immédiat. Il était matériellement impossible, après que FARES eût pris connaissance de la réponse négative opposée par le GPRA à sa demande, que Christian FOUCHET eût pu être informé par FARES du refus qu’il avait essuyé de la part de BENKHEDDA, que le même Christian FOUCHET eût la possibilité de se rendre à Paris, y rencontrer le Général DE GAULLE, revenir en Algérie, prendre contact avec MOSTEFAI, informer ce dernier des “états d’âme” du Président de la République et, enfin, donner l’occasion au responsable du groupe FLN de l’Exécutif Provisoire de retrouver ses collègues pour leur suggérer d’aller faire part au GPRA de ce qu’il appelle “le message discret du Général DE GAULLE”. Pendant tout ce temps là, que serait devenu FARES ? MOSTEFAI ne le dit pas.

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En réalité et de mon point de vue, Chawki MOSTEFAI ne se console pas d’avoir démissionné du Parti PPA – MTLD en 1951 après la sévère admonestation que lui avait adressée MESSALI. En quittant le Parti, il s’était privé, au contraire de BENKHEDDA, de la possibilité de tenir un rôle estimé à sa mesure dans l’Histoire de notre Révolution. En raison de ce qui paraît être demeuré pour lui une frustration, il semblait avoir saisi sa désignation par le GPRA d’être l’un des représentants du FLN au sein de l’Exécutif Provisoire comme une occasion en or qui s’était présentée à lui en vue de se réhabiliter vis-à-vis de lui-même et de démontrer qu’il était encore un personnage qui comptait. En provoquant la démission en bloc des représentants du FLN au sein de l’Exécutif Provisoire en entraînant avec lui dans cette équipée le Président même de cet Exécutif, il avait peut-être cru avoir trouvé l’aubaine inespérée de susciter une crise grave dont son personnage aurait été à la fois le noyau central et le nœud gordien. En refusant de le suivre dans sa démission et en entraînant dans cette non démission le Président FARES, j’avais suscité et sans m’en être aperçu sur le coup, le dégonflement de la baudruche par laquelle il avait caressé l’illusion de donner de l’enflure à son personnage. Cette enflure, il avait sans doute cru y parvenir en se présentant comme l’homme qui aurait été le seul à pouvoir remettre en marche le processus devant conduire l’autodétermination et à la proclamation de l’indépendance de l’Algérie. Je ne peux m’expliquer autrement les motivations qui le poussent à me rabaisser et à réduire mon rôle dans cette affaire. Je suis donc le coupable qui avait mis en échec ses illusions et cela me vaut aujourd’hui la hargne qu’il semble entretenir à mon encontre.

En déclarant au Caire que le GPRA n’était pas engagé dans l’accord avec l’OAS, tout en précisant que l’Exécutif Provisoire avait reçu mandat de décider de toutes les mesures qu’il jugerait utile de prendre sur place, BENKHEDDA avait donné l’aval politique à l’action de l’Exécutif Provisoire, y compris pour l’accord passé avec l’OAS, tout en évitant de situer la direction de la Révolution au niveau de celle de l’OAS. Mais, Chawki MOSTEFAI avait refusé et semble persister à refuser d’assumer, comme nous tous, sa part dans la prise en charge de ce que certains pourraient considérer comme nos avanies accumulées tout au long de notre lutte de Libération Nationale. Je voudrais rappeler et souligner à ce sujet, que nous étions tous solidaires de l’opération conduite par Chawki MOSTEFAI pour négocier et conclure avec l’OAS en juin 1962. Personnellement, je ne regrette pas d’avoir préconisé de traiter avec cette organisation, parce que j’avais estimé utile de le faire  pour notre cause. Les attaques engendrées à l’époque à la suite de l’accord avec l’OAS, visaient, du reste, l’Exécutif Provisoire dans son ensemble et aucun d’entre nous ne fut épargné par ces attaques. L’essentiel était et demeure d’être en paix avec sa conscience. De ce point de vue, Chawki n’avait rien à se reprocher et avait eu tort, à mon avis, de s’être comporté comme un réprouvé en raison de cette affaire de l’accord passé avec l’OAS en juin 1962. Nous étions tous solidaires face aux attaques qui nous visèrent ensemble ; Chawki MOSTEFAI n’avait aucune raison de croire qu’il revenait, à lui seul, de “porter le chapeau” de l’accord avec l’OAS.

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Chawki MOSTEFAI continue à ruminer le ressentiment d’avoir perdu la position que lui assurait la place qu’il tenait dans la direction du PPA - MTLD et qu’il avait abandonnée de lui-même en démissionnant du PPA en 1951, ainsi qu’il le reconnaît lui-même. BENKHEDDA, lui aussi, avait connu également l’amertume de la déchéance par MESSALI trois années à peine après l’altercation qui avait opposé MOSTEFAI à MESSALI. Il a connu, en outre, l’épreuve d’avoir été situé, par les termes mêmes de la déclaration du premier novembre 1954, dans l’un “des clans qui se disputaient le pouvoir”. Il a subi le déboire de son élimination du CCE dont il avait fait partie à l’intérieur du territoire National. Il a traversé le désert de la marginalisation après cette élimination. Mais, faisant face à tous ces aléas, il était resté sur la brèche, continuant à prendre en charge la part qui lui était dévolue dans la continuation du combat libérateur. Au contraire de ce qu’avait fait MOSTEFAI, il n’avait pas renoncé à ce combat. Cela lui avait permis chaque fois de rebondir et d’accéder à des responsabilités parfois très en vue. Ces responsabilités lui avaient valu des hostilités tenaces. Aussi, en 1962, quelles que soient les insuffisances qui pourraient être relevées dans son parcours de militant ou de responsable, j’estime qu’il avait droit à un supplément d’égard que paraît lui refuser Chawki MOSTEFAI, lequel ne retient à son encontre que le reproche de s’être rangé du côté de MESSALI quand il s’était heurté à ce dernier en 1951.

Sentant probablement approcher le moment où il allait quitter la vie, BENKHEDDA avait publié un texte où il donnait, en quelque sorte, une forme de réparation morale aux membres FLN de l’Exécutif Provisoire pour l’action qu’ils avaient menée en 1962. Il a salué l’accord accompli par ces derniers avec l’OAS comme un acte pour lequel “la nation leur en saura gré”. MOSTEFAI lui, semble ne pas en savoir gré à BENKHEDDA de son geste de croyant et se contente de lui “renvoyer la balle”.

Dans son texte du 18 février 2007, MOSTEFAI accuse FARES d’avoir voulu, “en homme politique entreprenant” “s’approprier le monopole d’une opération tendant à la réconciliation des deux communautés dont il se voyait tirer un bénéfice politique certain”. FARES est décédé depuis près de deux décennies.

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S’il était encore de ce monde, ne serait-il pas en droit de répliquer, aux propos de Chawki MOSTEFAI, que celui-ci avait tenté de lui arracher des mains “l’opération de réconciliation des deux communautés“ en vue de s’en servir pour son propre compte ? FARES n’aurait-il pas pu ajouter que le reproche réel que MOSTEFAI nourrit à l’encontre de BENKHEDDA, était que celui- ci, par sa déclaration en juin 1962 au Caire, l’avait empêché de parvenir à l’accomplissement parfait d’une opération qu’il avait conçue uniquement en fonction de son intérêt exclusif ? On comprendrait, alors, pourquoi MOSTEFAI ne paraît pas se résoudre à absoudre BENKHEDDA du manquement qu’il lui reproche d’avoir commis à son égard, même après la publication du texte par lequel l’ancien Président du GPRA avait tenu à rendre hommage à l’ancienne équipe des membres FLN de l’Exécutif Provisoire.

Cette évocation par Chawki MOSTEFAI des circonstances ayant entouré l’accord négocié et conclu entre l’Exécutif Provisoire et l’OAS en juin 1962, s’inscrit dans la trame d’une narration par laquelle Chawki MOSTEFAI tente de se présenter comme l’ancêtre des révolutionnaires algériens. Dans cette évocation, il oublie de mentionner qu’il avait recommandé en 1951 à MESSALI d’accepter la proposition de Ferhat ABBES demandant au leader du PPA-MTLD de renoncer publiquement à toute action clandestine et de n’agir que dans le cadre de la légalité coloniale. Si MESSALI avait suivi la recommandation de MOSTEFAI, le PPA-MTLD se serait brisé et  auto-détruit. En une telle hypothèse, souhaitée par Chawki MOSTEFAI, y aurait-il eu le 1er novembre 1954 et le 3 juillet 1962 ? Chawki MOSTEFAI ne nous le dit pas.

Enfin, il est une autre inexactitude à relever dans la narration que fait MOSTEFAI, de ce qui s’était passé en 1962 à ROCHER NOIR, aujourd’hui BOUMERDES : il s’agit du passage de son texte daté du 18 février 2007 dans lequel il fait état de la “cérémonie officielle et solennelle où l’on vit le soldat français amener lentement dans un silence religieux, d’une densité émotionnelle à couper au couteau le drapeau tricolore, et le soldat algérien hisser, presque trop vite, ce cher drapeau vert et blanc frappé de l’étoile et du croissant rouges pour lequel tant d’hommes et de femmes ont donné leur vie”. A travers ces phrases Chawki MOSTEFAI nous décrit une cérémonie qu’il aurait été le seul à vivre. La réalité, malheureusement, fut bien différente. En conséquence de l’infiltration en pleine nuit dans la cité de Rocher Noir d’un groupe de l’ALN venu vider ses armes sur le mât qui portait le drapeau français et criblant de leurs balles ce même drapeau, le lendemain de cet incident les militaires français avaient ramené définitivement leur drapeau et raser le mât sur lequel il était hissé. Ce mât était en acier. Il avait la forme d’une clarinette renversée, présentant au sol une base de plus d’un mètre de diamètre et s’effilant progressivement vers le haut pour constituer à son sommet la hampe à laquelle était attaché le drapeau tricolore flottant sur la cité administrative de Rocher Noir qui avait remplacé, sur décision du Général de GAULLE, le fameux Gouvernement Général de l’Algérie, au lendemain de ce que l’on avait appelé la semaine des barricades du début de 1960.

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En sorte que, le jour de la proclamation de notre indépendance, il n’y avait plus de drapeau tricolore à faire amener. Pour permettre de lever le drapeau algérien et marquer, ainsi, la restauration de la souveraineté de l’Algérie sur l’emplacement même où flottait encore quelques jours auparavant l’emblème de la domination coloniale sur notre pays, un très léger mât de fortune avait été fabriqué par un groupe de militants et implanté sur l’emplacement où se trouvait, quelques jours auparavant, le pylône d’acier portant le drapeau français. Ceux qui s’étaient introduits nuitamment dans la cité de Rocher Noir et avaient tiré sur l’emblème français, avaient procuré aux autorités françaises le prétexte les dispensant de faire amener elles-mêmes leur propre drapeau le jour de la reconnaissance de notre indépendance, en vue de marquer, ainsi, la fin de leur souveraineté sur le sol de l’Algérie. Seuls les membres de l’Exécutif Provisoire dans toutes leurs composantes, avaient assisté à la levée des couleurs de l’Algérie, à la sortie de la séance de l’Exécutif Provisoire au cours de laquelle Christian FOUCHET avait déposé entre les mains du Président FARES, la lettre du Général DE GAULLE reconnaissant, au nom de la France, l’indépendance de l’Algérie. Quelles raisons poussent Chawki MOSTEFAI à décrire une scène qui n’avait pas existé ?

Je ne peux que déplorer de relever, sous sa plume, une inexactitude contraire à la réalité historique.

S’il avait lu les mémoires de Christian FOUCHET avant de diffuser le 18.02.2007 son texte  sur le site Internet, il aurait su qu’il n’y avait eu aucune cérémonie commune entre les Français et les Algériens en vue de ramener le drapeau des premiers et de lever l’emblème des seconds puisque celui qui, le 3 juillet 1962, était devenu l’ancien Haut Commissaire de France en Algérie, invité par FARES à assister à la levée des couleurs algériennes avait cru bon de prendre l’avis du Général de GAULLE avant de répondre à FARES. Le Président de la République Française avait indiqué à son ancien représentant en Algérie qu’il n’y avait aucune raison de répondre positivement à l’invitation qui lui avait été adressée.

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J’avais été de ceux qui avaient considéré que le retrait de Chawki MOSTEFAI du PPA - MTLD avait été une perte considérable et une cause d’affaiblissement de notre Parti. J’avais été également parmi ceux qui avaient toujours souhaité le voir reprendre un rôle actif au sein de notre Révolution. Je m’étais réjoui de le voir figurer parmi les membres FLN de l’Exécutif Provisoire, comme j’avais également exprimé le souhait, auprès de la Présidence du GPRA, de le voir assumer la responsabilité politique du groupe FLN au sein de cet Exécutif. Il est vrai que, bien que le connaissant depuis le début des années 1950, je n’avais jamais eu l’occasion de travailler avec lui. Ce fut, dans le cadre de nos activités à ROCHER NOIR, que je connus le désagrément de me heurter à son comportement politique, puisque j’en avais été quelque peu la victime. Ce qui m’avait amené à le confronter devant tout le GPRA réuni à TUNIS, lors de la première mission que nous avions accomplie ensemble dans la capitale tunisienne, après notre installation à ROCHER NOIR.

Lui qui se plaint toujours de l’hégémonisme de MESSALI, ne réalisait-il pas qu’il paraissait souvent vouloir dominer les autres ? Je le regrette pour lui et pour tous ceux qui, comme moi, ont vu en lui un dirigeant d’envergure perdu par notre Mouvement de Libération Nationale et par notre pays.

Parvenu comme nous tous au soir de sa vie, Chawki MOSTEFAI tente de tracer une rétrospective de son existence en tant que militant nationaliste. Il se présente dans cette rétrospective, comme l’un des devanciers, dès sa prime jeunesse, de l’idée de reprendre les armes contre la France en vue de mettre fin à la colonisation de notre pays l’Algérie. Il avait fait appel pour la confirmation de sa narration, au témoignage du regretté Docteur Mohamed LAMINE- DEBAGHINE. Tout en disant qu’il avait refusé de se plier à l’autoritarisme de MESSALI, il ne dit pas comment il avait consenti lui, Chawki MOSTEFAI, à l’élimination par ce dernier c’est-à-dire par MESSALI du Docteur LAMINE-DEBAGHINE  des rangs du PPA qu’il avait reconstitué et mené durant la période la plus difficile de son existence, celle des années noires vécues par l’Algérie sous le régime installé en France au lendemain de la défaite de l’armée française devant les armées allemandes. Il ne dit pas non plus que, lors de sa controverse avec MESSALI en 1951, ce dernier lui avait reproché  de recommander à lui, MESSALI, de renoncer publiquement à  la direction du PPA – MTLD, d’accepter comme conditions à l’acceptation par l’UDMA et les Oulémas de consentir à la réunification du mouvement nationaliste algérien, c’est-à-dire à la reconstitution  entre le PPA – MTLD, l’UDMA  et la direction des Oulémas d’un ensemble politique semblable à celui des Amis du Manifeste et de la Liberté qui avait existé pendant les années 1944-1945.  Les exigences  de l’UDMA de Ferhat ABBAS et des Oulémas du Cheikh El Bachir EL IBRAHIMI de renoncer définitivement à toute action politique se déroulant en dehors de la légalité fixée par le régime colonial, ne pouvaient avoir d’autre conséquence que la renonciation définitive par les Algériens d’entreprendre la libération de leur pays par le recours aux armes.

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Chawki MOSTEFAI aurait pu nous rappeler que par ces exigences, l’UDMA et l’association des OULEMAS demandaient tout simplement à MESSALI, lui qui avait consacré sa vie à bâtir le mouvement révolutionnaire algérien,  de proclamer publiquement la disparition totale et définitive du PPA de la scène politique algérienne en même temps qu’ils lui proposaient de renoncer publiquement à toute idée de recourir à une révolte armée contre l’occupation française de notre pays. C’était tout bonnement demander à MESSALI de se suicider politiquement et de suicider avec lui le PPA. Si MESSALI  avait accepté les exigences de l’UDMA  et des Oulémas comme le lui avait recommandé Chawki MOSTEFAI, l’idée de déclencher un jour cette révolte armée aurait reçu un coup de massue sur la tête qui l’aurait éliminée  pour longtemps, sinon pour toujours, de la réflexion des nationalistes algériens, puisque le PPA était alors la seule organisation politique en Algérie qui portait les potentialités du peuple algérien de reprendre les armes pour se libérer de la domination coloniale. Comment, lui Chawki MOSTEFAI  qui se présente comme l’un des initiateurs, dès sa prime jeunesse, de la révolte armée des Algériens contre les colonialistes français, en était-il arrivé à reprendre à son compte les propositions de l’UDMA  et des Oulémas d’exclure à jamais l’idée de recourir à la violence dans l’action de notre mouvement nationaliste libérateur ?  Si MESSALI  avait accepté en 1951, les conditions posées par Ferhat ABBAS avec l’appui  de ses alliés Oulémas, le 1er novembre 1954 n’aurait jamais eu lieu ou bien aurait été retardé pour longtemps. Pour l’Histoire de l’Algérie et pour l’Histoire de notre mouvement nationaliste révolutionnaire, Chawki MOSTEFAI me paraît devoir révéler aujourd’hui les raisons qui l’avaient incité en 1951 à recommander à MESSALI d’accepter les conditions de l’UDMA et des Oulémas en vue de consentir à refaire l’union avec le PPA-MTLD.

Alger, 14 septembre 2010

Bélaïd ABDESSELAM

 

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