DIVERSES REPONSES A CERTAINS DEFENSEURS TARDIFS

DES AJUSTEMENTS STRUCTURELS DICTES PAR LE FMI

Sous des signatures pour le moins surprenantes et parfois bizarres paraissent des réactions à mon livre, lequel vise, comme on le sait, à rétablir certaines vérités sur ma présence pendant treize mois à la tête du Gouvernement. Ces réactions se manifestent sous la forme de textes parus dans la presse ou bien de messages affichés sur le réseau Internet. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le préciser à plusieurs reprises, mon ouvrage qui a suscité de nombreuses réactions favorables ou hostiles ne constitue aucunement un livre de mémoires, comme certains commentateurs ou lecteurs se plaisent à le présenter. Il est tout simplement une réponse écrite et argumentée à la déclaration d’un ancien responsable qui, lorsqu’il était en fonction, se présentait à tous comme le porte-parole autorisé de l’ANP. Le fait que cette réponse a pris la forme d’un livre de trois cents vingt deux pages accompagnées par plus de cinq cents autres pages d’annexes, a été imposé par la nature du sujet traité et par la nécessité de relever et de réfuter les contre-vérités, pour ne pas dire les mensonges, par lesquelles on avait tenté de justifier le renvoi de mon Gouvernement aux yeux de notre opinion nationale, en particulier auprès des membres de l’ANP et surtout à l’intention de l’ensemble de notre population frappée durement par les effets du rééchelonnement imposé au pays par ceux qui avaient décidé ce renvoi de mon Gouvernement.

Les faits et les chiffres révélés par mon livre et tout spécialement par certains documents annexés à ce livre sont d’une authenticité incontestable. Ils ont mis en émoi ceux qui avaient cru avoir définitivement entériné les mensonges dont ils s’étaient servis pour justifier leur recours en 1993 – 1994 au FMI pour le rééchelonnement de notre dette extérieure et pour faire avaliser par notre peuple les malheurs qu’il avait endurés en conséquence de ce rééchelonnement. Dans la réponse qu’il a récemment publiée sous la forme d’une « mise au point » à mon livre, le Général Khaled NEZZAR a revendiqué comme un acte dont il assume l’entière responsabilité la décision de recourir au fameux rééchelonnement. Son raisonnement, rejoignant celui de son assistant de l’époque le Général TOUATI, repose essentiellement, pour ne pas dire entièrement, sur l’idée que par l’action que j’avais menée à travers le Gouvernement dont j’avais assumé la charge, j’avais conduit l’Algérie à la situation d’un pays en cessation de paiement pure et simple, sinon à celle d’une « cessation de paiement larvée » comme le prétend le Général TOUATI. Cependant, à la suite d’échos qu’ils n’ont pas pu ne pas percevoir en raison des faits relatés par mon livre et des chiffres révélés par les documents annexés à ce livre, ces deux Généraux, qui se présentent comme les vrais protagonistes qui avaient agi en vue de prendre ou de faire prendre la décision par laquelle l’Algérie avait été livrée à l’emprise du FMI et soumise à ses désastreuses et funestes conditionnalités, ont dû ressentir le besoin d’opposer, aux arguments développés dans mon livre et aux éléments indéniables cités à l’appui de ces arguments, une critique de mon ouvrage visant, en fait, à le réfuter totalement ou bien, à tout le moins, à le présenter comme un écrit reposant sur des démonstrations faibles facilement réfutables, tout cela en vue de susciter le doute dans l’esprit de ceux des lecteurs qui auraient été ébranlés par l’argumentation exposée dans mon livre, à défaut de les amener à la récuser complètement. Pour cela, il leur fallait mettre en avant l’intervention de personnes en qui le lecteur ne reconnaîtrait pas d’emblée des auteurs …/…

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…/… liés de manière avérée aux protagonistes ouvertement engagés en faveur du rééchelonnement. D’où à mon avis le choix ou plus exactement la trouvaille de recourir au concours pour ne pas dire à la « médiation » d’individus choisis en dehors des milieux auxquels les promoteurs du rééchelonnement se rattachent eux-mêmes. Autant que possible, s’arranger pour que les individus appelés à leur rescousse jouissent de titres susceptibles de procurer une certaine crédibilité aux thèses formulées dans le texte publié sous leur label. Je suis d’autant plus enclin à accueillir ces réactions sous cet angle, que l’un des textes me visant paraît le même jour dans les colonnes de quotidiens différents. Quand on veut faire connaître son point de vue au public, on s’adresse généralement à l’hospitalité d’un seul journal. Quand on choisit de paraître sur plus d’un vecteur et le même jour, cela s’apparente beaucoup à la participation au déploiement d’une campagne. Au service de qui ? Au lecteur de juger.

De prime abord, on cherche à donner l’impression d’approcher la controverse avec un esprit neutre, en usant d’un langage relevant de la simple technique économique et usitant des normes admises pour traiter des questions évoquées dans le texte. Mais, au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture des textes que l’on consacre à mon livre, apparaît et devient de plus en plus évident le cours d’un plaidoyer pêchant par des omissions volontairement commises et n’hésitant pas à reprendre les thèses qu’ont toujours utilisées et développées les adversaires de la politique menée par l’Algérie pour la construction de son économie nationale au lendemain de son indépendance. Ce qui, aux yeux de tout lecteur averti des problèmes de notre pays, n’étonne guère puisque le recours au rééchelonnement intervenu en 1994 comme couronnement de l’alignement sur les pratiques préconisées par le FMI amorcé dès la fin de la décennie 1980, n’est que l’aboutissement de tous les agissements visant, depuis le début de cette même décennie, à remettre totalement en question la politique de développement appliquée par l’Algérie depuis 1962. Finalement, notre pays, l’Algérie de la Révolution du 1er novembre 1954, n’a pas réussi à échapper à la vague « libéralisationniste » initiée dans les pays du Tiers-Monde, en particulier par la politique de l’« Infitah » lancée en Egypte par le défunt Président SADATE à la fin des années 1970 pour liquider l’héritage légué par Djamel ABDELNASSER.

Pour ma part, ma première réaction a été de me féliciter de constater les progrès accomplis apparemment par certains de mes contradicteurs dans le domaine de la compréhension et du traitement des problèmes économiques, au point qu’ils arrivent à nous livrer un véritable vade-mecum de la théorie économique et financière suivant les normes bien connues de l’économie capitaliste.

Malheureusement, ou plutôt heureusement pour moi, les textes par lesquels on tente de récuser mon livre se ramènent souvent à une suite d’affirmations gratuites, de cas tronqués de leur contexte et à une procession d’idées présentées sous un angle préalablement orienté dans un sens déterminé ; il me paraît, dès lors, plus judicieux, dans l’intérêt même d’une appréhension plus facile par le lecteur de la réplique aux assertions avancées par mes contradicteurs et dans le souci d’une compréhension immédiatement perceptible de cette réplique, de procéder en prenant successivement chacun des thèmes utilisés en vue de réfuter les idées exposées dans mon livre.

Parfois, mes contradicteurs présentent leur texte comme une simple contribution qui se veut modestement un éclairage partiel des réalités existant en Algérie, au moment de l’avènement de mon Gouvernement. Cependant, les phrases par lesquelles s’exprime …/…

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…/… une telle contribution ne sont rien d’autre que des clauses de style destinées à mieux faire « avaler » au lecteur beaucoup des « inexactitudes » et des perfidies qui vont suivre, tout en donnant parfois l’impression de jeter quelques fleurs à celui que l’auteur se prépare à essayer de « dévaluer » au bénéfice de ses commanditaires.

1°/ En essayant d’esquisser la présentation de ce qu’était ma conception des finances publiques, on fait résumer, de la manière qui se prête le mieux au déploiement des thèses que l’on veut m’opposer, la propre conception suivie par le pouvoir algérien d’abord pour la relance des activités économiques en Algérie au lendemain de notre indépendance et ensuite pour amorcer et lancer le développement d’une véritable économie conçue dans un cadre national ; car les autorités coloniales n’avaient jamais voulu doter l’Algérie d’une économie digne de ce nom. Pour cela, on emploie des termes et quelques notions empruntés au langage qu’emploient les fonctionnaires ou les manuels d’économie des milieux capitalistes ordinaires, quand ils parlent des réalités affrontées par les responsables des pays qui ont réussi à se libérer de l’exploitation coloniale. On qualifie de « volontariste » toute action qui n’obéit pas aux règles que les dominateurs coloniaux ont voulu faire prévaloir comme des normes s’imposant impérativement dans la gestion de l’économie suivant des lois présentées comme universellement admises dont il serait à la fois irrationnel et préjudiciable de s’écarter. En fait, l’auteur ou les auteurs des textes me visant à travers mon livre s’engagent, d’emblée, dans une pratique bien connue : prêter à celui qu’on s’apprête à tenter de dévaloriser ou de démolir des idées qui ne sont pas les siennes, en vue de s’accorder ensuite l’avantage de démanteler son raisonnement en s’attribuant une prouesse facile sous l’apparence d’une logique neutre et implacable.

2°/ Mes contradicteurs agissant probablement sur commande se disent sensibles à la batterie de mesures révélées dans mon livre pour essayer de contourner l’embargo suscité par le FMI contre l’Algérie auprès de la communauté financière internationale ; mais, ils ajoutent aussitôt qu’ « aucun expert n’a pu évaluer l’impact de ces mesures, à supposer qu’il fût possible de les appliquer ». Or, à ce sujet, je me contente des remarques suivantes :

- Les mesures énoncées dans mon livre n’étaient pas ignorées d’au moins une partie de ceux qui avaient participé au séminaire des experts réunis par le HCE après mon limogeage en vue de se prononcer sur le recours au rééchelonnement ; en vérité ce séminaire, comme on le sait maintenant, avait été réuni non pour se prononcer sur le recours ou non à ce rééchelonnement, mais afin d’avaliser la décision qui avait été déjà prise de requérir le concours du FMI et de se soumettre à ses conditions.

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- Pourquoi ceux qui semblent s’autoriser à donner un éclairage sur la question du rééchelonnement mis en œuvre après le renvoi de mon Gouvernement ne font aucune mention du fait que les promoteurs de ce rééchelonnement avaient refusé d’organiser, comme je l’avais demandé, les débats de ce séminaire en direct à la télévision, afin que tous les Algériens fussent informés du sort qu’on leur réservait par les effets de la solution apportée au problème de notre dette extérieure par ceux qui avaient décidé de se débarrasser de mon Gouvernement, en vue précisément d’ouvrir la voie conduisant au rééchelonnement ? Les « experts » appelés à se prononcer sur ce dernier auraient eu pleinement la possibilité d’évaluer ce que l’on appelle la batterie de « mesures relais » que je voulais faire adopter.

- Enfin, mes contradicteurs qui paraissent attacher tant d’importance aux évaluations à effectuer oublient d’observer que ceux qui plaident aujourd’hui en faveur du rééchelonnement n’avaient à aucun moment demandé aux experts, qu’ils avaient réunis en séminaire avant d’aller au rééchelonnement, d’évaluer le nombre des centaines de chantiers qu’ils auraient dû ouvrir comme résultat dudit rééchelonnement ainsi que l’effectif des emplois que ces chantiers devaient créer par milliers grâce aux capitaux procurés par l’accord conclu avec le FMI ?

3°/ On affirme parfois que je n’avais pas pris toute la mesure du caractère quasi irréversible des réformes économiques lancées par mes prédécesseurs. Les auteurs d’une telle affirmation ont-ils simplement lu le programme de mon Gouvernement et pris connaissance des réformes que j’avais moi-même introduites dans l’organisation de notre économie ? Pourquoi s’ingénie-t-on à confondre avec une forme de remise en question des réformes accomplies « à partir de 1987 » des mesures et des procédures arrêtées dans le cadre d’une action de sauvetage dictée par l’ampleur de la crise où se trouvait plongées non seulement notre économie, mais l’existence même de notre Etat à la fin de la décennie 1980 et au début de la décennie suivante, c’est-à-dire au moment où je fus appelé à prendre la direction de notre Gouvernement ? Cela ne signifie pas que toutes les réformes effectuées depuis 1987 étaient irréversibles. Bien des correctifs devaient leur être apportés ; certaines d’entre elles auraient pu être complètement annulées ou modifiées radicalement si mon Gouvernement en avait eu le temps.

Quand on soutient l’idée ou même la nécessité de soumettre toute action dans ce domaine à une évaluation par des experts des données constituant le fondement d’une telle action, comment en arrive-t-on à oublier de mesurer l’impact, sur la balance de paiements de l’Algérie à la fin des années 1980, des décisions prises au début de cette décennie, d’une part, d’annuler deux importants contrats de vente de gaz naturel algérien aux USA et à l’Allemagne Fédérale et, d’autre part, de réduire notre production pétrolière et de ralentir considérablement notre effort d’exploration pour la découverte de nouveaux gisements d’hydrocarbures, sous le fallacieux prétexte que l’augmentation du prix du pétrole consécutive à la Révolution Iranienne au début des années 1980 nous procurait des ressources financières largement suffisantes pour nous dispenser de chercher à augmenter nos exportations d’hydrocarbures dans l’avenir ? L’avenir au début de la décennie 1980 étant évidemment le présent de la fin de cette même décennie.

4°/ Le problème n’est pas de savoir s’il convient ou non d’installer l’économie algérienne dans le marché « mondial », mais de s’entendre sur la manière de parvenir à …/…

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…/… un tel objectif sans condamner l’économie algérienne à peine naissante à la disparition complète au profit des économies dominantes. Ces dernières accapareraient alors notre marché national qui deviendrait, dans ces conditions comme au temps du colonialisme, un simple marché d’écoulement pour la production de ces économies dominantes. Quant au concept de « l’Etat providence », il n’est rien d’autre que l’expression inventée, pour tourner en dérision et dévaloriser les idées d’une meilleure répartition des revenus entre les différentes catégories sociales de la population, par les adversaires de ces idées. La stabilité et la consolidation de l’Etat, seul garant de la pérennité de la nation et de sa cohésion, impliquent la justice sociale et la garantie donnée à chaque membre de la société de bénéficier d’une protection adéquate contre les aléas de la vie et d’un accès aux fruits du progrès. En Algérie, l’Etat né de la Révolution ne peut exister et se développer s’il néglige les couches dites déshéritées de notre société. Ceux qui reprennent à leur compte le concept de « l’Etat providence » sont ceux-là mêmes qui parlent de peuple algérien transformé en « peuple d’assistés » et dont les conceptions devenues celles du pouvoir en charge des intérêts du pays, avaient conduit à l’explosion d’octobre 1988, au mouvement subversif qui l’avait suivie, aux drames qui ont marqué notre vie nationale au cours de la dernière décennie du siècle écoulé et au délabrement social que nous vivons toujours. Ceux qui avaient choisi de conduire l’Algérie à passer par les conditionnalités du FMI avaient en réalité pour objectif de faire avorter la tentative entreprise par mon Gouvernement en vue de corriger les effets dévastateurs des réformes qui, sous prétexte d’installer l’économie algérienne dans le marché mondial, avaient programmé et entamé le démantèlement du modèle social mis en place après notre indépendance suivant les principes inspirés de notre Révolution.

La description donnée par certains des réformes intervenues entre 1988 et 1992 constitue tout simplement un enchaînement de péripéties pour couvrir l’opération par laquelle le cours du fonctionnement de nos activités économiques avait été détourné de son engagement premier au service des masses populaires afin de percer et de masquer la trouée ouverte en faveur des accapareurs des ressources et du patrimoine acquis par l’Algérie grâce aux sacrifices consentis par ces mêmes masses populaires.

Quand l’Etat met en place des structures permettant à chaque enfant algérien de naître dans les conditions minima d’hygiène et de soins appropriés, d’être nourri, soigné et instruit convenablement jusqu’à l’achèvement de son adolescence ; quand cet Etat crée des structures visant à établir en faveur de chaque famille algérienne ou, à tout le moins, à la plus large proportion des familles algériennes, des possibilités de vivre dignement dans leur pays, cela devient une politique dite de « l’Etat providence » faisant des Algériens « un peuple d’assistés » ; quand ce même Etat est amené, d’une part, à déclarer se débarrasser de charges sociales qui ne lui incombent pas sous prétexte de laisser à chaque algérien le soin d’assumer la charge des besoins de sa famille et, d’autre part, à permettre l’éclosion d’une classe de milliardaires amassant des fortunes colossales en leur ouvrant toute grande la possibilité de s’emparer du patrimoine du pays et en leur donnant la faculté d’exploiter de manière éhontée le marché national à travers lequel on livre la masse de la population à la rapacité de leur insatiable avidité de s’enrichir au delà de toute limite du raisonnable, cela devient une action consistant « pour l’essentiel à installer l’économie algérienne dans le marché mondial », « grâce à des mesures de type libéral, lesquelles tournaient résolument le dos à l’Etat providence », « Etat providence » que je suis accusé de vouloir restaurer au moment de mon retour aux affaires. Mes contempteurs qui se veulent être des spécialistes émérites en économie libérale ne disent pas qu’entre les mesures de type libéral qu’ils décrivent …/…

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…/… et mon retour aux affaires, il y avait eu les évènements insurrectionnels d’octobre 1988 qui avaient embrasé toute l’Algérie ; ils ne disent pas que ces évènements avaient donné lieu à une répression sanglante dans l’Algérie indépendante et qu’à partir d’octobre 1988 s’était enclenchée une chaîne d’autres mesures toujours de « type libéral » qui avaient engendré les résultats électoraux de mai 1990 et de décembre 1991, lesquels résultats avaient provoqué, à leur tour, un bouleversement dans les structures de la direction politique de l’Etat ; ils ne disent pas enfin que ce fut ce bouleversement qui avait conduit à mon « retour aux affaires ».

5°/ Mes contradicteurs croient devoir donner un aperçu de ce qu’ils présentent comme des avantages nés des « mesures de type libéral » prises entre 1988 et 1992 ; mais, ils omettent volontairement ou involontairement de noter que :

- les transformations opérées par de telles mesures avaient bien amené le Trésor à ne plus intervenir sur le marché monétaire ; mais qu’elles avaient aussi, dans la foulée, ouvert la voie à la création de banques privées qui avaient servi, par la suite, de canal d’écoulement des fonds de l’Etat, des retraités et des épargnants vers les sacs poubelle des escrocs et des voleurs dont les agissements alimentent maintenant la chronique de nos assises judiciaires ;

- les transformations qui avaient engendré tant de scandales qui éclaboussent la crédibilité de notre Etat avaient été effectuées en s’appuyant sur « la machine économique » dont les capacités ne paraissent pas susceptibles, à leurs yeux, d’assumer la prise en charge des opérations relatives au changement de billets de banque et à l’application des mesures que j’envisageais de mettre en œuvre en vue de contourner le FMI et d’éviter à notre économie et à notre population les conséquences fâcheuses devant les affecter par suite du rééchelonnement et des conditions inhérentes à ce rééchelonnement ; autrement dit, à suivre le raisonnement de mes contradicteurs, la même machine économique est jugée incapable d’assumer la mise en application des mesures envisagées par moi afin d’épargner à notre population les épreuves qu’elle a subies, mais elle est capable de mettre en œuvre toutes les mesures conçues en faveur des voleurs, des escrocs et des prédateurs ;

- évidemment pour leurs promoteurs, les mesures de type libéral et, sans doute aussi, les transformations nées de ces mesures étaient assorties, sous les formes de « cahiers de charge », de « commissions de contrôle » et autres soi-disants moyens de surveillance, de dispositions destinées à les empêcher d’être détournées des objectifs véritables qui leur avaient été assignés par la loi ; mais, en vérité, ces fameuses dispositions dites de contrôle et de surveillance devaient se révéler n’être, dans la réalité, que des alibis servant à masquer l’entreprise de démantèlement du système économique bâti par l’Algérie au lendemain de son indépendance en application des options de notre Révolution, options que certains se plaisent à tourner en dérision, après les avoir dénaturées et entravées de multiples façons afin de les discréditer aux yeux de l’opinion nationale ;

- les mesures qui, à suivre les défenseurs des réformes introduites entre 1988 et 1992, étaient destinées à « responsabiliser le secteur bancaire en ce qui concerne l’octroi de crédits et le contrôle des opérations de change », comptent pour beaucoup dans l’origine des multiples et monstrueux scandales …/…

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…/… financiers qui encombrent en ce moment le fonctionnement de nos tribunaux et qui sont la cause de pertes de milliards de dinars au détriment de l’Etat et des épargnes de nos citoyens ;

- Les taux d’intérêts libérés avaient condamné beaucoup de petits et moyens paysans à abandonner leurs exploitations en raison de la charge écrasante de leurs frais financiers, lesquels grevaient, par ailleurs, les coûts de leurs « inputs » ; ce qui n’empêche pas mes contradicteurs de continuer à présenter l’industrie lourde dont on m’attribue la paternité comme la cause de l’abandon de notre agriculture par notre politique de développement axée sur l’industrialisation ; ces taux d’intérêts élevés de manière à les situer au-dessus du niveau de l’inflation comme le prescrivent les normes imposées par le FMI, avaient provoqué également l’arrêt des activités d’un grand nombre d’exploitants privés dans pratiquement tous les secteurs de la vie économique du pays.

Puisque certains ont cru bon, dans la foulée de la critique de mon livre, de soulever les problèmes de la gestion de nos finances publiques, cela me donne l’occasion de revenir sur une question que l’on semble oublier ou vouloir faire oublier : il s’agit du fonds de solidarité constitué sous la présidence de BEN BELLA, le fameux « SANDOUK ET THADHAMOUN ». Lors de la préparation du projet de loi de finances pour l’année 1994, très peu de temps avant le renvoi de mon Gouvernement, les services financiers chargés du budget avaient suggéré de vendre aux enchères publiques les bijoux déposés dans ce fonds afin de procurer quelques nouvelles recettes à notre Trésor. Pour ma part, au cours du Conseil du Gouvernement consacré à l’examen de ce projet de loi de finances et qui avait été l’un des derniers conseils que j’avais présidés, j’avais proposé et même pris l’option de faire évaluer ces bijoux pour les céder à la Banque d’Algérie. Ces bijoux reçus en dons étaient la propriété de l’Etat, c’est-à-dire du Trésor Public. Au lieu de les vendre aux enchères et de donner aux familles de nos nouveaux milliardaires la possibilité de se pavaner en arborant des bijoux ayant appartenu à d’autres familles et présentant peut-être des caractéristiques susceptibles d’identifier leurs anciens propriétaires qui en avaient fait don à l’Etat dans un geste de solidarité nationale et patriotique, les céder à notre Banque Centrale présenterait l’avantage d’éviter à ces anciens propriétaires l’éventualité de se retrouver dans une situation gênante pour leur fierté, en constatant que leurs bijoux de famille sont devenus une parure servant à l’exhibition de la richesse acquise par d’autres. En outre, en les cédant à notre Banque Centrale, on se donnerait la possibilité de faire de ces bijoux une des contreparties de notre émission monétaire. De la sorte, ces bijoux, devenus des symboles des vertus de solidarité qui font honneur à notre peuple, deviendraient un élément du patrimoine définitif de l’Etat après qu’on aurait pleinement tiré de leur valeur le produit destiné à concrétiser la solidarité nationale. Ce produit, au lieu d’être intégré dans la masse des recettes couvrant les dépenses générales de l’Etat, aurait pu être affecté au financement d’actions de bienfaisance en faveur des catégories de notre population envers lesquelles les autorités responsables éprouveraient la nécessité impérieuse de les soutenir par un acte d’entraide de la communauté nationale. Par ailleurs, ces bijoux devenus comme indiqué plus haut des symboles de notre solidarité nationale auraient pu être exposés dans un musée aménagé par la Banque d’Algérie dans ses propres locaux.

En faisant cette proposition au cours du Conseil du Gouvernement visé plus haut, j’avais à l’esprit une mission accomplie dans la capitale iranienne au début des années …/…

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…/… 1970. Mes hôtes m’avaient fait visiter les caves de leur banque centrale. J’y avais découvert, déposées dans des étalages protégés par des vitres blindées, tous les joyaux de la monarchie impériale, y compris les ornements en diamants arborés par le CHAH d’Iran et son épouse au cours des fameuses cérémonies organisées pour leur couronnement. Tous ces objets précieux avaient été remis à la Banque Centrale de l’Iran afin de constituer l’un des gages garantissant la valeur de la monnaie nationale iranienne. Pourquoi les bijoux amassés par le Fonds de Solidarité formé au lendemain de notre indépendance ne seraient-ils pas également convertis en un des gages garantissant, même pour une part modeste, la valeur de notre Dinar Algérien ? Depuis cette réunion au cours de laquelle a été examinée le projet de loi de finances pour l’année 1994 par mon Gouvernement, j’ignore ce qu’il est advenu du Fonds de Solidarité.

6°/ En déliant le commerce extérieur du corset instauré par le monopole de l’Etat, les nouvelles dispositions légales édictées dans ce domaine à partir de février 1991 avaient surtout fait le bonheur des intermédiaires parasites qui avaient retrouvé la possibilité de se livrer de nouveau, sans encourir les rigueurs de la loi, à la chasse aux commissions perçues sur les contrats passés par les administrations de l’Etat et les entreprises publiques, ce qui a donné la faune des nouveaux riches qui polluent actuellement notre atmosphère sociale, leur existence devenant la manifestation concrète et insolente de ce que l’on appelle généralement « l’enrichissement sans cause ». Par ailleurs, peut-on dire sérieusement que notre commerce extérieur a été vraiment « délié » de ses entraves par suite de la suppression du Monopole de l ‘Etat qui lui était appliqué avant la loi de février 1991 ? Ne faut-il pas plutôt relever que notre commerce extérieur a été « délié » du monopole de l’Etat pour retomber sous la coupe de nouveaux monopoles formés par des groupes d’intérêts privés ou par des individus prédateurs érigés en maîtres de notre économie ?

7°/ Quelques-uns de mes contradicteurs s’étendent sur ce qu’ils appellent le concept de l’ajustement structurel qui, à les suivre, était devenu une nécessité inéluctable. Personne ne peut contester que toute politique de développement, de par sa propre dynamique et en raison même des résultats auxquels elle donne lieu, créé les conditions de son propre dépassement ; en d’autres termes, dans toute politique de développement digne de ce nom, arrive un moment où elle doit connaître des ajustements destinés à prendre en compte les transformations qu’elle aura elle-même engendrées et à se fixer de nouveaux objectifs en y mobilisant des moyens différents des moyens initiaux qui ont servi à son lancement et généralement plus performants que ces moyens initiaux. Cependant, il s’agit là d’un type d’ajustement structurel qui marque l’amorce d’une nouvelle étape dans la course conduisant au progrès et s’alimentant des succès des étapes initiales. Les « ajustements structurels » entrés dans le langage des économistes, plus exactement de nos pseudo-économistes, constituent la trouvaille inventée par les spécialistes du FMI en vue de couvrir, par un vocable d’apparence technocratiquement neutre, l’action par laquelle ils ont entrepris de démolir toutes les politiques nationales de développement qui s’étaient érigées dans la suite de la liquidation des régimes coloniaux ou bien de la part des pays qui, sans avoir été colonisés directement et ayant subi une forme d’exploitation dont ils avaient réussi à s’émanciper, s’étaient lancés dans une politique de progrès social, notamment dans la foulée des idées mises en valeur en application des conséquences de la deuxième guerre mondiale. Depuis quelques années et particulièrement à la vue des résultats ou, plus exactement, des dégâts connus par les pays qui ont eu le malheur de subir les fameux ajustements structurels préconisés par le …/…

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…/… FMI et la Banque Mondiale, un mouvement se dessine, à travers le monde, et notamment dans les milieux économiques spécialisés, pour dénoncer les méfaits engendrés par ces fameux ajustements structurels. On sait que, par suite de la défaite des armées françaises sous les coups de boutoir de l’armée allemande en 1940, il était courant d’entendre certains français persifler leurs généraux en leur reprochant d’être toujours « en retard d’une guerre ». De la même manière, on peut dire aujourd’hui de nos économistes, malheureusement dans une large proportion, qu’ils s’avèrent être en retard d’une théorie économique. Ceux de mes critiques qui se présentent sous les allures d’éminents économistes semblent bien être en retard d’une théorie dans le domaine de la science économique.

Quand il m’arrive d’avancer des conceptions fondées sur l’intérêt national primordial de l’Algérie, ces prétendus économistes me présentent comme un retardataire accroché aux idées du passé, lesquelles idées auraient fait leur temps, suivant le mot de l’éditorialiste de l’un de nos quotidiens de la presse privée. Mais, lorsqu’un leader du monde occidental refuse de faire plier son pays aux conditions de la mondialisation, cela devient du patriotisme économique, chose que nos journalistes et nos économistes trouvent parfaitement légitime et pleinement justifiée, mais chez les autres. Très peu de nos journalistes et de nos économistes reprennent pour les faire connaître à l’opinion algérienne les critiques qu’un auteur comme Joseph E. STIGLITZ formule, parfois dans une forme très sévère, contre le FMI et contre la politique que celui-ci a suivi à l’égard des pays qui ont fait appel à son intervention. Sans doute, beaucoup de nos journalistes et de nos économistes ou bien encore ceux qui commanditent souvent leurs écrits, redoutent-ils d’apporter des arguments en faveur de la position que j’avais fait prendre à mon Gouvernement en ce qui concernait le recours au FMI pour le rééchelonnement de notre dette extérieure. Pourtant, Joseph E. STIGLITZ ne manque pas de titres donnant une autorité certaine à ses écrits et à ses prises de position. Prix Nobel d’économie, il avait, en outre, exercé les fonctions de vice-Président de la Banque Mondiale et de Conseiller du Président des Etats-Unis. Les thèses qu’il défend à propos de la politique de ce que l’on appelle les institutions financières internationales sont maintenant très connues à travers le monde. Mais beaucoup chez nous s’abstiennent de les citer et de s’y rapporter de peur de me donner raison même à posteriori. Le Général TOUATI aurait certainement gagné à prendre connaissance de la mise en cause sévère par Joseph E. STIGLITZ des institutions financières internationales avant de s’accorder, dans la réponse par laquelle il a tenté en vain de réfuter les idées exposées dans mon livre, la posture facile d’ironiser sur la référence notée dans mon livre à l’attitude quelque peu compréhensive observée, à un certain moment, par les autorités françaises en faveur de ma position refusant la dévaluation du dinar algérien comme l’une des conditions à remplir en vue d’obtenir l’accord du FMI au rééchelonnement de notre dette extérieure.

Ceux qui s’abritant parfois derrière des identités de complaisance me font la petite leçon sur la nécessité de conduire une politique d’ajustement structurel en Algérie, doivent se rappeler dans quelles conditions et dans quel contexte avaient dû opérer les dirigeants qui avaient pris en charge les destinées de l’Algérie après son indépendance. Un ancien Premier Ministre étranger avait déclaré un jour qu’il n’y a pas d’économie socialiste ou capitaliste, mais seulement une économie bien ou mal gérée. Au lendemain de notre indépendance, nous n’avions pas en Algérie une économie à gérer bien ou mal, car il n’y avait pratiquement pas d’économie. Il fallait d’abord créer une économie digne de ce nom en partant de rien, particulièrement dans le domaine industriel. Le colonialisme nous avait légué un pays sans capitaux, sans ingénieurs, sans techniciens, sans main …/…

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…/… d’œuvre qualifiée, sans tradition de gestion, sans une infrastructure adéquate à l’accueil d’une industrie orientée sur les besoins de la population. A tout cela s’ajoutait, à la veille même de la proclamation de notre indépendance, l’exode massif provoqué et voulu de la population européenne qui assumait pratiquement à elle seule l’encadrement de toutes les activités existant alors dans notre pays. On peut dire, en quelque sorte, qu’il avait fallu d’abord créer et édifier une économie avant d’apprendre à la gérer selon les normes modernes. En d’autres termes, il fallait aborder la création et l’édification de cette économie, en particulier dans le domaine industriel, sous l’emprise des réalités existant en Algérie et, n’en déplaise à ceux qui nous font la petite leçon, dans la perspective des orientations et des choix découlant des impératifs de notre Révolution. On ne pouvait pas tenir pour de vaines promesses dictées par les nécessités de la propagande, les engagements pris envers notre peuple de le pourvoir sur son propre sol, après son indépendance, des moyens d’améliorer son existence et d’accéder aux bienfaits du progrès. Malheureusement, nos services financiers et nos organismes de planification au sein desquels nous avions laissé subsister quelques agents subalternes laissés derrière elle par la colonisation, services et organismes dans lesquels nous avions injecté, en outre, la poignée de cadres sortis des écoles du colonisateur, s’étaient avérés incapables d’imaginer les modalités et les dispositions requises à l’édification d’une économie nationale en partant du néant légué par le colonisateur.

Tous les Algériens se souviennent que les dirigeants français avaient conçu, sous l’égide du Général DE GAULLE, l’idée d’industrialiser l’Algérie dans la vaine tentative de faire croire et admettre au peuple algérien qu’avec le maintien de la domination française, il connaîtrait la prospérité que procure une économie moderne pourvue d’une industrie étendue et variée. Pour cela, les Français avaient lancé le fameux Plan de Constantine ; mais, préalablement au lancement de ce plan, ils avaient procédé, dans le cadre d’un document qu’ils avaient intitulé les « Perspectives décennales de développement économique de l’Algérie », à l’étude des réalités existantes dans notre pays en vue de déterminer les conditions à réunir pour l’accueil des investissements destinés, dans leur esprit, à pourvoir notre pays d’une économie moderne. Aussi bien, avec l’annonce du Plan de Constantine, les autorités coloniales avaient élaboré et édicté tout un ensemble de mesures visant à encourager les investisseurs, notamment les industriels à s’installer sur le territoire algérien. Les responsables qui avaient pris en main la direction de l’Algérie redevenue indépendante ne disposaient pas des atouts que détenaient les tenants du régime colonial. De plus, et malheureusement, ceux qui à l’époque leur servaient d’assistants financiers et économiques et dont les idées continuent encore à inspirer mes contempteurs d’aujourd’hui, n’avaient pas su ou n’avaient pas voulu concevoir les modalités et les mesures législatives, réglementaires et financières requises pour entreprendre la construction d’une économie moderne destinée à être substituée à l’économie d’exploitation pratiquée sous le régime colonial. Pourtant, les exemples qui auraient pu les inspirer afin d’élaborer ces mesures ne manquaient pas. En France, ce fut grâce aux dispositions arrêtées sous l’égide de ce qu’on appelait la DATAR que les régions du territoire français réputées auparavant d’essence rurale et désindustrialisées ont pu devenir des zones de développement exemplaires d’avant-garde dans le contexte économique français. On retrouve des exemples identiques en Italie avec ce qui a été fait pour le MEZZOGIORNO, ainsi qu’en Allemagne Fédérale pour ses régions limitrophes de l’ex-RDA considérées comme très en retard en matière d’industrialisation par rapport aux régions prospères de la Ruhr, de la Rhénanie ou de la Bavière.

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De sorte que le choix s’imposant aux dirigeants algériens au lendemain de l’issue victorieuse de leur combat pour l’indépendance se réduisait au dilemme suivant : ne rien faire ou bien foncer dans le tas, presque aveuglément afin de pouvoir avancer et amorcer l’édification d’une économie nationale conforme au modèle existant dans tous les pays ayant accédé à la vie moderne. De tout cela, il résulte que l’ajustement structurel devant s’accomplir à l’issue de l’étape de lancement et de mise en œuvre, sur le plan des réalisations concrètes, de notre politique de développement ne ressemble en rien et ne devrait ressembler en rien aux « ajustements structurels » édictés par le FMI et la Banque Mondiale. Le rôle assigné à ces deux organismes, constituant ce que l’on appelle les institutions financières internationales, était d’abord d’aboutir au démantèlement des politiques nationales de développement pratiquées par les pays qui avaient voulu s’émanciper de l’exploitation coloniale et de la prépondérance du système capitaliste. Il y a là une vérité que veulent ignorer ceux qui avaient conduit l’Algérie à se placer sous les fourches caudines du FMI à travers le rééchelonnement de notre dette extérieure. En réalité, on retrouve parmi eux ceux-là mêmes qui n’avaient pas su ou qui n’avaient pas voulu donner aux dirigeants politiques algériens les moyens, disons, intellectuels de tenir les promesses de notre Révolution envers notre peuple.

8°/ Je demeure quelque peu perplexe en lisant certaines observations qui sont, de toute évidence, écrites dans le but de dévaloriser les idées développées dans mon livre, mais dont la compréhension s’avère pour le moins difficile, sauf à comprendre qu’elles visent en réalité à semer la confusion dans l’esprit des lecteurs, surtout parmi les lecteurs peu avertis des questions à propos desquelles l’auteur ou les auteurs de pareilles observations jouent l’équivoque, faute d’une argumentation reposant sur des faits et des concepts accessibles à l’intelligence de tous. Parmi ces observations formulées d’une manière si peu compréhensible, on peut relever les exemples suivants :

- On écrit que « la dévaluation du dinar n’est pas une malédiction car elle ne constitue qu’un élément d’une politique globale » qui aurait fait défaut dans mon programme. Les auteurs d’une pareille allégation ont-ils vraiment lu mon livre et le texte du programme de mon Gouvernement ? Ce programme s’articule autour d’une politique globale qui, certes, n’est pas celle souhaitée par ceux qui visent à éliminer les options découlant de notre Révolution et à détruire les réalisations obtenues en application de ces options ; mais, le programme de mon Gouvernement procédait de la vision qui tendait à éradiquer les causes de la crise dont j’avais à affronter les conséquences. Ces causes n’étaient rien d’autre, à mes yeux, que l’aboutissement des actions entreprises et des fameuses réformes introduites entre 1979 et 1992 ; ces réformes, on veut me les opposer comme des transformations irréversibles.

- Quand on lit que « s’agissant de l’Algérie, un des tous premiers mérites de la dévaluation du dinar était de permettre l’encaissement en dinars de la contrepartie des dollars procurés par l’exportation des hydrocarbures », n’est-on pas en droit de s’interroger s’il s’agit d’une stupidité ou bien du symptôme d’une poussée de mauvaise foi destinée à désorienter le lecteur pour l’empêcher de percevoir la vérité ? Car, devant l’affirmation d’une telle stupidité, même l’esprit le plus borné ne pourrait manquer de se demander : « que faisait donc l’Algérie de ses dollars avant la dévaluation » ?

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- A travers la cascade de prétendus arguments d’ordre économique, financier ou monétaire mis en avant pour justifier la dévaluation du dinar, on oublie le problème essentiel posé par le principe même de cette dévaluation dans le contexte qui était et demeure celui de l’Algérie sur le plan économique : la dévaluation est une amputation autoritaire du pouvoir d’achat de la monnaie ; elle se traduit immédiatement, c’est-à-dire de manière automatique et mécanique, par la baisse du pouvoir d’achat de l’ensemble de notre population ; la signification de la baisse du pouvoir d’achat étant simplement, comme chacun le sait, l’appauvrissement, autrement dit la précipitation dans la misère d’une large partie de cette population. Cette baisse est aggravée en raison du fait que l’approvisionnement de notre population s’effectue dans une grande proportion par des produits importés. Même les produits d’origine interne comportent, pour leur fabrication, une partie importante d’ « inputs » importés. En d’autres termes, dans le cas de l’Algérie, compte tenu de la structure de sa consommation et de ses activités productives, la dévaluation de sa monnaie entraîne impérativement un renchérissement élevé et brutal du coût de la vie. Cela signifie que pour l’obtention des prétendus multiples avantages définis par certains de nos pseudo-économistes comme nécessaires « pour accompagner l’ensemble des autres réformes macroéconomiques », le prix économique et social à payer était énorme et très disproportionné par rapport à ces supposés avantages. Bien plus, quand bien même cette dévaluation de la monnaie nationale aurait constitué une exigence inévitable et incontournable en vue de réussir une remise en ordre de notre économie, on pouvait remplir une telle exigence par un autre moyen : l’amputation de la masse monétaire d’une partie de son volume, opération qui peut se substituer parfaitement à la dévaluation de la monnaie, dans la mesure où, à suivre la théorie invoquée et les conceptions avancées pour justifier la dévaluation, celle-ci représente impérativement une exigence inévitable et constitue réellement une condition nécessaire au succès de ce que l’on appelle pompeusement les « réformes économiques ». Je suis d’autant plus fondé à penser ainsi, que l’on tente de persuader le lecteur que mon opération sur la monnaie se limitait uniquement au « retrait des billets de banque en circulation » et à « l’émission par la Banque d’Algérie d’une nouvelle monnaie fiduciaire ». Dans mon programme, j’avais envisagé non seulement le changement des billets de banque en circulation, mais aussi le contrôle de tous les avoirs monétaires sous leurs différentes formes et sous tous les « M » possibles qui définissent les différentes catégories de la monnaie. La déformation que l’on fait, de la sorte, d’abord du sens et des conséquences de la dévaluation, ensuite de la portée de l’opération que j’avais projeté d’effectuer sur la monnaie représente, pour moi, une nouvelle manifestation de l’opiniâtreté des promoteurs de l’accord avec le FMI pour le rééchelonnement de notre dette extérieure de camoufler les véritables motivations qui les avaient déterminés à recourir à cet accord. Au demeurant, cette opiniâtreté va de pair avec le caractère pseudo-théorique et banal des diverses mesures énumérées pour conforter « la thèse de la nécessaire libéralisation de l’économie algérienne », thèse qui serait « partagée par un grand nombre d’hommes politiques et d’experts algériens ». S’il s’agit d’une libéralisation s’inscrivant dans la dynamique du développement de l’Algérie et de l’adaptation de ce développement à de nouvelles réalités apparues sur la scène économique mondiale, qui pourrait les récuser et en ignorer l’impérieuse nécessité ? Mais, de l’argumentation invoquée dans certaines critiques de mon livre, argumentation jointe à la confusion qui …/…

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…/… semble être la caractéristique principale des idées et des mesures énoncées par ces critiques, on ne peut tirer, suivant mon opinion, qu’une seule conclusion : à savoir que ceux-là mêmes qui avaient voulu et réalisé le rééchelonnement ne sont convaincus ni de la justesse de ce rééchelonnement, ni de la pertinence de l’argumentation par laquelle ils tentent de justifier leur position et de donner un semblant de légitimation à l’épreuve qu’ils avaient fait subir au peuple algérien par les conséquences découlant de ce rééchelonnement.

Avant de conclure sur ce thème de la dévaluation, n’est-il pas curieux qu’aucun de mes critiques ne mentionne l’un des vrais résultats attendus, par le biais de la dévaluation du dinar, par les promoteurs du rééchelonnement : à savoir le gonflement des recettes du budget en dinars afin de couvrir les dépenses de leurs opérations par le recours à la facilité, au prix de la misère infligée à notre peuple.

En tout état de cause, le peuple algérien demeure le seul et le meilleur juge des réformes économiques réalisées en Algérie, de la libéralisation imposée à notre économie et de la décision de soumettre notre pays aux conditionnalités du FMI. Tout le reste peut se ramener à un verbiage inutile. Je ne pense pas que l’on puisse rencontrer à travers notre peuple un Algérien qui pourrait convenir que la dévaluation du dinar n’a pas été une malédiction, à part bien évidemment les milliardaires qui ont bâti des fortunes colossales dans la foulée des retombées combien heureuses pour eux provenant de l’accord avec le FMI. La bénédiction qui, depuis quelques années, sourit aux Algériens résulte du relèvement du prix du pétrole et ne doit rien aux réformes que l’on veut présenter comme la clef d’un retour à la prospérité économique, sinon comme l’avènement de cette prospérité suivant les conceptions défendues par ceux qui considèrent que la source des maux dont souffre l’Algérie dans le domaine de l’économie se trouve dans les options des années 1960 et 1970.

9°/ En raison de ma position bien connue envers le principe du rééchelonnement de notre dette extérieure aux conditions exigées à cet effet par le FMI et par suite de l’argumentation développée à ce sujet aussi bien dans mon livre que dans les réponses que j’ai opposées à certains de mes contradicteurs, on pourrait être amené à penser et certains le pensent et le disent déjà que mon opposition au rééchelonnement procède de considérations nationalistes pures, sinon de préjugés idéologiques ignorant totalement les nécessités économiques. Pourtant, rien n’est plus faux ni plus éloigné de la réalité. Dans mon livre, j’avais déjà indiqué que nos discussions avec les représentants du FMI laissaient entrevoir quelques points de rapprochement. Ai-je besoin d’insister de nouveau sur le caractère d’exigence impérative envers notre propre réalité sociale et économique qui s’attache à mon refus d’accepter facilement des conditions qui précipiteraient notre population dans une misère atroce et brutale, qui détruiraient notre production nationale et qui tendraient à placer notre politique sous l’emprise de l’étranger par le biais d’un contrôle sur notre budget national ? Il ne s’agit pas là de simples éventualités découlant d’une spéculation pessimiste sur la portée d’un accord avec le FMI impliquant l’acceptation de ses conditionnalités. La menace était sérieuse. J’ajoute immédiatement que si, à un moment quelconque de l’existence de mon Gouvernement, il m’était apparu ou bien on m’avait démontré nettement que nous ne pouvions pas nous en sortir financièrement en dehors d’un accord avec le FMI comportant l’impérieuse décision d’avaler la potion amère de ses conditionnalités, je n’aurais pas hésité un seul instant à sauter le pas et à souscrire à un tel accord, quelque …/…

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…/… eût pu être la cruauté pour moi d’assumer le rôle d’un syndic de faillite d’une politique qui n’avait pas été la mienne. Fort heureusement pour l’Algérie et, subsidiairement pour moi aussi, je ne m’étais jamais retrouvé en face d’une situation désespérée me condamnant à endosser un tel rôle. Bien au contraire, les chiffres qui m’étaient communiqués, les dossiers qui m’étaient soumis ne révélaient aucune raison de solliciter en urgence l’intervention du FMI.

Les choses ont continué certainement à évoluer de la même manière après mon départ. Comme je l’ai exposé dans mon livre, un peu plus de persévérance dans l’attitude que j’avais tenue aurait permis à ceux qui avaient pris la suite de mon Gouvernement de ne pas tomber sous l’emprise du FMI. Mais, contrairement à ce qui avait été dit par les promoteurs du rééchelonnement, la décision de recourir à cette institution financière internationale avait été prise avant même le renvoi de mon Gouvernement. La baisse du prix du pétrole intervenue au dernier trimestre de l’année 1993 n’avait été que le prétexte souhaité et l’alibi attendu pour justifier les conditions du rééchelonnement. Aucun péril ne rendait nécessaire de livrer l’Algérie à l’emprise du FMI, ce qui a causé tant de maux à notre population et tant de dégâts à notre économie.

Cela étant dit, je n’avais en rien coupé les contacts et les conversations avec le FMI. Davantage, il m’était arrivé, en usant parfois de mon langage de non économiste, d’alimenter et d’animer dans une certaine mesure ces contacts et ces conversations. Ce fut ainsi qu’il avait été suggéré, je crois à mon initiative de non économiste, de consacrer l’existence de deux marchés parallèles de change : un marché libre où nous placerions nos recettes en devises provenant d’une origine privée et, éventuellement une partie de nos recettes d’exportation hors hydrocarbures ; un marché officiel réservé à nos devises obtenues en contrepartie de l’exportation de nos hydrocarbures. Rien ne pourrait paraître plus hétérodoxe aux représentants du FMI qui ont en horreur le fonctionnement de deux marchés de change officiellement entérinés. Je m’étais avancé un jour à dire à l’un de mes interlocuteurs du côté du FMI : « comme responsable de l’Etat, j’enlève ma casquette de représentant de cet Etat dans sa fonction de puissance publique et je revêts ma casquette de mandataire du même Etat en sa qualité d’actionnaire unique de SONATRACH et donc de propriétaire de nos gisements d’hydrocarbures. Pourquoi n’aurais-je pas alors le droit comme tout autre exploitant exportateur de disposer librement du produit de la vente d’une marchandise dont j’ai la propriété pleine et entière ? En d’autres termes, mon droit de choisir en toute liberté l’importateur auquel je dois délivrer ou refuser mes devises » ? Eh ! Bien ce distinguo a suscité une réaction négative, pour ne pas dire horrifiée, de mon interlocuteur du FMI. Néanmoins, cela n’avait pas empêché l’ouverture entre les délégués de mon Gouvernement et ceux du FMI de discussions sur ce qu’il conviendrait de situer dans chacun de ces marchés de change. De mon côté, comme indiqué plus haut, j’avais admis le principe de placer sur le marché libre une partie des recettes revenant directement à l’Etat, mais en proportion très faible. Par contre, les représentants du FMI insistaient pour que la proportion la plus large de ces devises fût introduite sur le marché libre. A travers cet échange sur le niveau de répartition de nos devises entre les deux marchés considérés, s’était engagée en réalité une discussion sur le taux de dévaluation du dinar.

Les dirigeants du FMI comme ceux de la Banque Mondiale savaient parfaitement que l’Algérie était un pays solvable à terme, malgré certaines initiatives de quelques-uns de nos créanciers consistant à vendre à bas prix sur le marché de Londres des créances …/…

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…/… algériennes. Ces initiatives, inspirées par les ennemis de l’Algérie, servaient d’arguments à ceux qui, sur le plan interne, plaidaient en faveur du rééchelonnement. Il serait utile et certainement très instructif d’identifier les créanciers de l’Algérie qui avaient volontairement déprécié leurs créances en les cédant à bas prix ; peut être serait-il possible de retrouver à travers eux d’éventuels complices algériens dans le déploiement de pareilles manœuvres visant à intensifier l’alarmisme enclenché chez nous au sujet de notre dette extérieure dans le cadre de la campagne qui avait été menée en vue de conduire l’Algérie à se soumettre aux conditions du FMI. Le fait même d’avoir laissé circuler l’information qu’après le renvoi de mon Gouvernement, l’Algérie s’apprêtait à solliciter le rééchelonnement de sa dette extérieure constituait, pour nos créanciers, le signal que nous étions dans l’incapacité d’honorer nos échéances ; cela était en soi suffisant pour inciter certains de nos créanciers à vendre leurs titres sur l’Algérie à bas prix, partant de l’idée qu’une créance détenue sur notre pays n’avait plus aucune valeur. Il n’est pas exclu que les bénéficiaires en dernier ressort des opérations montées pour déprécier les créances sur l’Algérie soient des trafiquants algériens. En tout état de cause, il ne paraît pas impossible de détecter entre les mains de quelles personnes ou de quels organismes avaient abouti les créances sur l’Algérie qui avaient été dépréciées sur les marchés de Londres ou d’ailleurs.

A ce propos, je souligne que sous mon Gouvernement nous avions honoré toutes nos obligations envers nos prêteurs étrangers à la date précise de leurs échéances. De plus, toujours sous mon Gouvernement nous n’avions pas eu à connaître des cas de « suspens », technique qui consiste à retarder le paiement de factures dues. En particulier, je rappelle comment nous avions tenu, vers le milieu de l’année 1993 et au jour exact de son exigence, à débourser rubis sur l’ongle une somme de cinq cent millions de dollars US pour payer une créance lourde arrivée à son terme. Nous voulions montrer à la communauté financière internationale que l’Algérie, bien que traversant une phase difficile de sa balance des paiements extérieurs, n’était pas en faillite, qu’elle tenait à honorer rigoureusement la valeur de sa signature en s’acquittant régulièrement de sa dette. Par la rigueur de la gestion de notre dette extérieure, mon Gouvernement ne laissait aux spéculateurs aucune possibilité de dévaloriser les titres financiers détenus sur l’Algérie. Malheureusement, la réputation de solvabilité dont jouissait notre pays avait été quelque peu malmenée, quand des informations trouvant parfois leur source chez nous commençaient à circuler sur le prochain renvoi de mon Gouvernement en vue d’ouvrir la voie conduisant l’Algérie au rééchelonnement de sa dette extérieure. Les rumeurs sur les difficultés de l’Algérie à assurer les échéances de cette dette étaient intensifiées par les campagnes menées contre mon Gouvernement par des organes de presse liés aux groupes d’intérêts désireux de voir notre pays se soumettre au plus tôt aux conditionnalités du FMI afin qu’il fût obligé de libéraliser son commerce extérieur et d’ouvrir toute large la voie de l’import-export. Dois-je ajouter que les rumeurs répandues, alors que mon Gouvernement était encore en place, sur son renvoi très proche et la nécessité pour l’Algérie d’aller au rééchelonnement avaient eu pour effet de battre en brèche la réputation de solvabilité que nous voulions donner de l’Algérie. Toutes ces rumeurs se cumulant avec la rapidité suivant laquelle avait été liquidée la réserve de devises que mon Gouvernement avait laissée en caisse le jour de son renvoi, constituaient autant de signaux encourageants envoyés aux spéculateurs et d’indices alarmants perçus par les détenteurs de créances sur l’Algérie et les incitant à se débarrasser au plus vite et au plus bas prix de ces créances.

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Je voudrais, sur cette question des créances dépréciées, signaler qu’il s’agit là d’une technique qui pourrait être d’un caractère frauduleux, car utilisée parfois par certains pays en vue d’alléger de manière malhonnête le poids de leur dette extérieure. Pour cela, ces pays font répandre des informations vraies ou fausses sur leur incapacité à honorer leurs échéances de remboursement ou de paiement des intérêts dont ils sont redevables. A la suite de ces informations, les créanciers alertés sur l’insolvabilité de leurs débiteurs se débarrassent à bas prix des titres de leurs créances. Ces titres sont alors rachetés en sous-main par les pays qui en sont redevables et qui, de cette façon, se libèrent à très bon compte de leur dette ou d’une partie de cette dette. Autrement dit, par cette technique, ils remboursent une somme parfois nettement inférieure à celle qu’ils ont empruntée et paient un montant d’intérêts situé très au-dessous du chiffre dont ils sont débiteurs. Aussi, ce genre de pratiques frauduleuses fait-il l’objet d’une surveillance très étroite sur les marchés internationaux de la part des pays créanciers et de toutes les institutions nationales ou internationales qui assument la police de tous les marchés financiers et monétaires mondiaux. C’est dire que si l’on veut s’en donner la peine, il n’est pas impossible d’arriver à identifier les véritables bénéficiaires des titres dépréciés des créances sur l’Algérie. Personne ne peut soupçonner que les autorités algériennes aient pu se livrer à de telles pratiques en vue de réduire frauduleusement le poids de notre dette. Par contre, la nature et la dimension faramineuse mises en évidence récemment sur les scandales financiers qui ont causé des ruines désastreuses au détriment de notre Etat et de nos épargnants doivent inciter à ne pas exclure que des escrocs du genre et de la dimension de ceux qui se sont emparés des fonds de nos banques aient spéculé frauduleusement sur les difficultés rencontrées par l’Algérie à propos de sa dette extérieure pour en tirer un profit à la fois substantiel et illicite.

Quant au FMI, ses dirigeants devaient certainement avoir pris en compte, dans leur évaluation de la situation de l’Algérie, le fait que le prix du pétrole allait se redresser et procurer à notre pays les ressources lui permettant de se passer du concours de leur institution. Cette éventualité plus que probable pour eux était de nature à les pousser à se rapprocher davantage des positions algériennes et à conclure avec nous un accord peu contraignant pour l’Algérie. Mais, les rumeurs qui circulaient à l’époque sur le prochain renvoi de mon Gouvernement et le changement de politique économique qui s’en suivrait ont dû très probablement inciter les représentants du FMI à ne pas se presser de parvenir à un arrangement avec mon Gouvernement dans un sens favorable à notre pays. Néanmoins, il convient de se garder de conclure hâtivement qu’un accord avec le FMI était possible sous mon Gouvernement. La discussion s’était assurément nouée sur le problème de la répartition éventuelle de nos devises entre le marché dit libre et le marché officiel ; mais des divergences sérieuses nous séparaient du FMI sur des questions importantes telles que l’équilibre du budget et la libéralisation du commerce extérieur. Le rééchelonnement de notre dette extérieure a fait le malheur de millions d’Algériens. Pourrait-on savoir un jour le nombre de ceux dont ce rééchelonnement avait fait le bonheur, plus exactement ceux au bénéfice de qui il a constitué l’origine de fortunes inattendues et colossales ?

10°/ Ecrire que j’ignore le problème de la sous capitalisation des entreprises publiques et que la situation de celles-ci résulte des pratiques qui leur avaient été imposées dans les années 1970, relève de l’ignorance ou de la mauvaise foi pure et simple. A la fin des années 1970, j’avais fait élaborer à l’intention du Président BOUMEDIENE et de l’ensemble du Gouvernement, un document intitulé « Rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste » où les difficultés dans lesquelles se …/…

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…/… débattaient les entreprises publiques avaient été analysées et leurs causes identifiées, dénoncées et situées. Je n’avais pas attendu mon retour aux affaires en juillet 1992 pour feindre de découvrir que la situation de nos entreprises publiques procédait d’une « génération spontanée ». L’élaboration de ce rapport avait demandé une réflexion approfondie ainsi qu’une étude assez poussée des conditions dans lesquelles nos investissements avaient été lancés et réalisés, notamment dans le domaine industriel. Aussi, n’avait-il pas été achevé à temps avant la maladie et la disparition du Président BOUMEDIENE. Il avait été écrit par un de mes conseillers étrangers, le regretté Georges SIMON. J’en avais suivi personnellement la rédaction et la mise au point ; mais le temps qu’il m’avait fallu consacrer à la préparation de la Charte Nationale de 1976, avait été pour beaucoup dans le retard ayant marqué l’achèvement de ce rapport. Ce dernier devait comporter trois volumes, le deuxième de ces volumes étant lui-même divisé en deux parties. Seul le volume premier et la première partie du volume deux avaient été achevés. Le volume premier avait été distribué aux membres du Gouvernement à la fin de l’année 1978. Le Président BOUMEDIENE tombé malade n’avait pas pu en prendre connaissance. Au cours de la brève période pendant laquelle j’avais assumé la Présidence de la Commission des Affaires Economiques du Comité Central du FLN, j’avais fait diffuser des copies de tous ces volumes achevés aux membres du Comité Central, lequel Comité Central dans le cadre de nos institutions de l’époque était censé former la direction politique de l’Algérie. Cela n’avait pas semblé avoir suscité la satisfaction des dirigeants alors en place à la tête du pays. La contrariété éprouvée par ces dirigeants au début des années 1980 procédait, à mes yeux, de causes analogues à celles qui font écrire aujourd’hui à certains de nos pseudo-économistes que dans mon livre, l’ancien Chef de Gouvernement que j’étais avait « passé volontairement sous silence le double phénomène de la sous-capitalisation des entreprises d’Etat et celui des ponctions inconsidérées qui leur avaient été infligées » à l’époque où j’étais Ministre de l’Industrie et de l’Energie (1965 – 1977). L’auteur d’une telle assertion s’abstient de dire explicitement quelles étaient ces « ponctions inconsidérées », quelles étaient les entreprises d’Etat auxquelles elles avaient été infligées et quelle autorité les avait infligées. En vérité, les entreprises d’Etat avaient bien subi des « ponctions inconsidérées » ; mais, contrairement à ce que l’auteur en question laisse supposer insidieusement, le responsable de ces « ponctions inconsidérées » n’était autre que le ministère des finances. Bien évidemment, les bénéficiaires en étaient les services ou bien les organismes placés directement sous l’autorité ou sous la tutelle de ce ministère. On souhaiterait connaître dans quels cas ces « ponctions inconsidérées » auraient été le fait du Ministre de l’Industrie et de l’Energie que j’étais de 1965 à 1977. A travers la phrase citée ci-dessus, ressurgit la haine et la hargne de ceux qui avaient tenté par tous les moyens alors en leur possession de s’opposer à notre industrialisation et qui l’avaient assortie de tous les ingrédients destinés à la conduire à l’échec, plus exactement à la ruine sur le plan financier faute de ne pas avoir réussi à en arrêter ou à en entraver la réalisation. En effet, on retrouve une filiation commune bien caractérisée qui relie les adversaires de notre industrialisation au cours des années 1970 aux auteurs des fameuses restructurations du début des années 1980, aux promoteurs des réformes éradicatrices de la fin des années 1980 et aux instigateurs du recours au FMI au début de la décennie 1990, recours qui avait entraîné les ajustements structurels tristement bien connus par lesquels on avait engagé l’Algérie dans la mise à terre de la quasi totalité de ses réalisations économiques et sociales. Il m’est impossible de rappeler, dans les limites de ce texte, les idées développées à travers le « rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste ». Il me suffit d’en extraire et de citer ce passage du préambule du volume 1er . Cet extrait écrit à la …/…

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…/… fin des années 1970 revêt le caractère d’un véritable signe prémonitoire à ce qui devait se passer par la suite jusqu’à nos jours. Voici donc le passage visé ci-dessus :


« La réalité
est donc qu’un aspect fondamental des points qu’on examinera est politique et qu’il l’est doublement en ce sens que :


- c’est d’abord la conception
même de l’organisation socialiste des entreprises qui est concernée de la façon la plus absolue, car il est bien évident que, si nous ne parvenons pas à faire fonctionner nos entreprises socialistes dans des conditions satisfaisantes sous l’aspect productif comme sous l’aspect financier, la tentation sera grande et la conclusion sera facile d’affirmer que c’est le système qui est mauvais et qu’il faut revenir à une organisation économique qui rende au secteur privé un plus large champ d’action couvrant tous les domaines d’activité où les entreprises socialistes seraient considérées comme n’ayant pas réussi ;


- c’est ensuite la politique algérienne de développement qui est en question, car si le résultat de cette politique, dans la sphère productive, est matérialisé par une masse imposante de projets d’une productivité dérisoire conduisant les entreprises socialistes qui les ont réalisés, à une situation financière tellement obérée que, dans un autre pays, elles seraient en faillite, la tentation est à nouveau grande et la conclusion à nouveau facile de prétendre que, aux vices propres de notre organisation socialiste des entreprises, s’ajoute l’échec d’une politique de développement dont ces entreprises étaient les vecteurs et que, en restituant ou laissant au secteur privé plus d’initiative, on constaterait davantage de rationalité économique et d’efficacité dans l’investissement, dans la production et dans le processus de développement, pour le plus grand profit et la satisfaction de tous ».

Ce qui, en 1978, était pressenti comme une tentation grande et une conclusion facile n’avait pas cessé, dès la disparition du Président BOUMEDIENE, de s’inscrire dans la réalité de la vie économique de notre pays, sous l’impulsion ou avec la complicité de ceux qui, auparavant, s’étaient évertués à poser les mines destinées, quand l’occasion leur en serait donnée plus tard, à leur permettre de faire voler en éclats une politique qu’ils n’avaient pas réussi à barrer. Cette occasion tant attendue leur avait été procurée par la disparition du Président BOUMEDIENE et l’avènement du régime du Président CHADLI. La suite des évènements devait montrer que l’achèvement de leur besogne de liquidation des options et des réalisations de la Révolution trouverait son accomplissement sous les auspices du régime né des décisions de Janvier 1992, elles-mêmes étant la suite logique du soulèvement populaire d’octobre 1988 provoqué par les effets des mesures prises ou des réformes promues par ceux qui s’étaient mis à l’œuvre à partir de 1979. Ces décisions prises en application du rééchelonnement devaient marquer le parachèvement de cette besogne de liquidation de nos options passées. L’accord conclu avec le FMI en 1994 avait été voulu et perpétré par des protagonistes animés par les mêmes desseins que ceux qui opéraient sournoisement dans les circonstances des années 1970, c’est-à-dire à une époque où ils ne pouvaient pas opérer autrement, les intérêts de l’Algérie se trouvant alors sous l’autorité d’un dirigeant agissant dans la fidélité intégrale aux options de notre Révolution.

11°/ Au début du présent texte, j’avais souligné le refus ou, à tout le moins, l’absence de volonté de nos services dans les domaines des finances et de la planification …/…

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…/… d’imaginer et de mettre au point les conditions requises à l’édification d’une économie nationale, au contraire de ce que les Français avaient eux-mêmes conçu quand ils avaient éprouvé le besoin de tenter une forme d’industrialisation en Algérie comme moyen de combattre notre révolution. De ce fait, les entreprises publiques mentionnées comme ayant été « créées sans capital social », doivent cette situation à la carence des prédécesseurs de ceux qui se croient, maintenant, autorisés à dénoncer le défaut majeur qui avait affecté gravement notre politique de développement. En effet, dans les circonstances des lendemains de notre indépendance, en particulier de 1965 à 1977, doter une entreprise publique d’un capital social pour le lancement d’un investissement ne pouvait se faire, suivant nos financiers de l’époque qui se situaient dans la même mouvance théorique que les contempteurs actuels du programme de mon Gouvernement en 1992 – 1993, que par des fonds que l’Etat devait prélever obligatoirement sur les recettes dites définitives de son budget ou bien par une dotation provenant d’une partie de son patrimoine, éventuellement convertie en argent liquide. Car, la dotation en capital versée à l’entreprise créée devait constituer une portion du plan de financement de l’investissement mis à la charge de cette entreprise. Il n’est pas nécessaire de sortir des meilleures écoles économiques dans le monde pour comprendre que la simple dotation découlant ainsi de la création d’une seule usine de liquéfaction de gaz naturel ou de toute autre usine de cette importance ou même de l’achat de quelques avions pour la compagnie Air Algérie aurait représenté un prélèvement majeur sur les ressources du budget de l’Etat ; ce qui, suivant les règles adoptées sous l’inspiration de nos financiers et de nos planificateurs de l’époque, se serait effectué au détriment d’autres secteurs d’activité du pays, lesquels secteurs toujours suivant ces mêmes financiers et ces mêmes planificateurs, n’étaient éligibles pour le financement de leurs investissements qu’au paiement direct sur les ressources dites définitives du budget de l’Etat. Autrement dit, la création d’une seule usine du secteur industriel aurait entraîné la suppression ou le report d’un nombre d’écoles, de lycées, d’universités, d’hôpitaux, d’installations administratives, de réalisations hydrauliques ou agricoles, de routes, de logements sociaux, de postes d’enseignants etc… pour l’équivalent de la quotité du budget de l’Etat qui aurait été consacrée à la capitalisation des entreprises publiques et qui aurait été soustraite à des dépenses requises pour couvrir la réalisation de tous ces équipements ou l’engagement du personnel nécessaire à leur fonctionnement. En fait, derrière ce faux dilemme inventé par nos financiers et nos planificateurs, se dissimulait une réalité moins avouable : nos financiers et nos planificateurs issus dans leur majorité d’une école qui n’était pas celle notre mouvement national et de notre Révolution servaient simplement de relais à des inspirateurs situés du côté de l’autre rive de la Méditerranée et, en général, du côté du monde occidental, de la même manière que les contempteurs actuels de mon programme de Gouvernement ne font que répercuter auprès de ceux qui, chez nous, leur prêtent l’oreille les inspirations provenant des instances financières internationales et des milieux dont ces instances reflètent fidèlement les intérêts. En vérité, certains de nos financiers et de nos planificateurs étaient opposés à la prise en main par l’Etat de notre industrialisation. En particulier, ils entendaient manifester à leur manière leur opposition aux nationalisations que nous avions effectuées, y compris celle des hydrocarbures. Pour eux, il fallait laisser aux sociétés étrangères les gros investissements consacrés au développement de nos ressources en hydrocarbures. Bien entendu, la main mise de l’étranger sur ces ressources n’était pas une préoccupation majeure à leurs yeux. Parfois, il n’était pas rare d’entendre quelques-uns des directeurs de nos services financiers ou de nos organismes bancaires dire : « pourquoi ne pas laisser aux sociétés pétrolières étrangères la réalisation des usines de liquéfaction qui coûtent cher et qui sont difficiles à construire …/…

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…/… et à faire fonctionner » ? N’ayant pas réussi à amener la direction politique sous l’égide du Président BOUMEDIENE à adhérer à leurs conceptions, ils s’étaient acharnés à combattre nos réalisations industrielles, y compris dans le domaine des hydrocarbures, en grevant de charges financières élevées le coût de leurs investissements et leurs frais d’exploitation, tout en multipliant les procédures réglementaires et bureaucratiques destinées à ralentir l’exécution des opérations de construction de nos industries ainsi que les activités liées à la marche de nos usines. Du côté des intérêts prépondérants extérieurs, hier on nous disait : « réservez vos capitaux à vos équipements socio-économiques, essentiellement à votre agriculture dans la mesure où elle ne concurrencerait pas sérieusement notre production agricole et laissez les industries à ceux qui savent les faire et les gérer ; puisque les conditions ne sont pas réunies pour que ces industries soient réalisées chez vous, nous sommes prêts à vous fournir, parfois à des prix meilleurs, tous les produits qui en seraient issus éventuellement ». Aujourd’hui, sous le couvert de la mondialisation et par le biais de ceux qui leur servent toujours de relais, leur langage a changé mais leur objectif demeure le même : « débarrassez-vous de ces entreprises publiques, que vous n’auriez pas dû créer, dans lesquelles vous vous êtes lancés malgré nos avertissements directs ou indirects, qui vous coûtent tellement cher aujourd’hui et ne vous rapportent rien ou pas grand chose, débarrassez-vous en au besoin en bazardant les investissements dont vous les aviez dotés et nous sommes prêts à vous fournir tous les produits dont vous avez besoin, du moment que vous avez de l’argent pour les payer ».

Ce fut en vue de contourner l’obstacle que l’on avait voulu ériger ainsi devant nous afin d’empêcher notre industrialisation d’avancer et de se réaliser que la décision fut prise de financer par le recours au seul crédit tous les investissements dits productifs, c’est-à-dire les investissements dont la réalisation était confiée aux entreprises publiques. Nos financiers et nos planificateurs, préparant sans doute la besogne à mes contempteurs d’aujourd’hui, avaient réagi en disant que le crédit avait un coût, allant même jusqu’à se payer le luxe de prétendre que les crédits dispensés par leurs soins étaient d’un coût moindre à celui pratiqué dans d’autres pays. Ce fut de cette manière que nos entreprises publiques, chargées de l’édification de notre industrie, devaient commencer à prendre en compte des charges financières dès la mise en route des études préliminaires, c’est-à-dire bien avant même d’envisager le lancement effectif des investissements qui leur étaient confiés. Pour le Président BOUMEDIENE, qui était conscient du piège dans lequel on voulait l’enfermer pour l’amener à stopper l’industrialisation ou à la freiner, l’essentiel était de réaliser nos usines, de les mettre en marche et d’en faire un outil de développement de notre pays, les problèmes financiers nés de leur réalisation devant être réglés en temps opportun, s’agissant de problèmes de caractère interne et d’écritures figurant dans les bilans de nos entreprises publiques relevant toutes de l’Etat. Il était admis que la solution de ces problèmes relevait de décisions internes et qu’en attendant de mûrir et de prendre ces décisions, il fallait avancer et surmonter tous les obstacles que certains s’évertuaient à dresser sur la voie de notre développement, particulièrement en matière d’industrialisation. Le raisonnement du Président BOUMEDIENE était le suivant : « prenez l’argent que l’on vous donne, réalisez vos investissements, montez vos usines, faites-les marcher ; le reste sera réglé après ». L’ « après » , ce fut ce qui se passa au lendemain de sa disparition, c’est-à-dire l’exploitation qui est faite jusqu’à nos jours des dettes sous lesquelles croulaient nos entreprises publiques, dettes dont on fait maintenant la justification de leur liquidation.

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Tous ces problèmes sont exposés dans le document mentionné plus haut et intitulé : « rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste ». Ainsi que je l’ai déjà signalé, ce document avait été distribué fin 1978 et en 1979 – 1980. J’espère que l’on pourra encore en retrouver des exemplaires dans les archives des instances auxquelles il avait été envoyé. Il pourrait être consulté aussi aux archives nationales. Je porte en outre à la connaissance de ceux qui désireraient s’y intéresser qu’en avril 1980 et en prévision de mon exclusion du Bureau Politique et du Comité Central dont je pressentais les prémices, j’avais fait élaborer et diffuser un autre document intitulé : « L’industrialisation en Algérie : échec ou réussite ? Continuité, infléchissement ou renversement ? Cherche-t-on à orienter la Direction Politique vers un changement de la politique économique ? A qui un tel changement profiterait-il ? » Le titre est bien long ; mais il reflète les préoccupations qui commençaient déjà à naître au lendemain de la disparition du Président BOUMEDIENE. Ce document avait été envoyé au Président CHADLI en sa qualité de Secrétaire Général du Parti du FLN pour le distribuer aux membres du Comité Central. Le Président CHADLI s’était contenté de le transmettre aux seuls membres du Bureau Politique. Les autres exemplaires devraient se trouver encore dans les dépôts de la Présidence. Il est possible aussi de consulter ce document aux archives nationales. Je rappelle qu’il avait été élaboré au début de l’année 1980, c’est-à-dire très loin des controverses actuelles ; mais, on pourrait se rendre compte à sa lecture que ce qui se passe actuellement et ce qui s’écrit ou se dit en ce moment sur mon livre commençait bien à se profiler avec l’avènement du Président CHADLI.

12°/ Ceux qui s’activent à tenter d’enrayer et si possible d’effacer les effets suscités par mon livre et par la prise de conscience qu’il a suscitée chez beaucoup d’Algériens sur l’origine des méfaits qui ont démantelé leurs réalisations économiques et qui tourmentent leur vie quotidienne, veulent se faire passer pour les investigateurs émérites qui ont réussi à diagnostiquer les insuffisances et les fautes dont souffrirait notre économie du fait, en particulier, de la défaillance de nos entreprises industrielles. Ce faisant, ils passent sous silence ou bien ils ignorent complètement, car cela n’entre pas dans leurs véritables préoccupations, les mesures que j’avais fait préparer à la fin des années 1970 pour identifier toutes les lacunes et toutes les difficultés dont pâtissaient nos entreprises du secteur des industries légères, ainsi que pour mettre au point les solutions à appliquer en vue de redresser ces entreprises et de les conduire à la pratique d’une gestion rigoureuse assise sur les normes modernes connues en la matière à l’époque. Ces mesures avaient fait l’objet d’un contrat global avec l’une des sociétés internationales les plus réputées pour les techniques du « management » et avec une institution allemande connue pour le système des normes performantes qu’elle élabore en matière d’organisation de la production et d’ordonnancement de la rentabilité. Malheureusement, ce contrat avait été rejeté avec l’avènement du régime CHADLI sous les auspices du « Docteur » Abdelhamid BRAHIMI qui, sous prétexte de parvenir à la rentabilité, avait abouti par le biais de ses fameuses restructurations à la destruction de nos entreprises publiques, préparant le terrain aux réformes liquidatrices de la Révolution qui devaient suivre à la fin du règne du Président CHADLI, avant de s’achever par les désastreux « ajustements structurels » découlant de l’accord avec le FMI conclu pour le rééchelonnement de notre dette extérieure par le régime issu des transformations de janvier 1992.

13°/ Les développements qui précèdent mettent d’abord l’accent sur la carence ou l’incapacité de nos financiers des premières années de notre indépendance d’imaginer des formes de financement adaptées à la fois aux besoins du pays en matière de lutte …/…

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…/… contre le sous-développement hérité de la colonisation et aux circonstances au sein desquelles il avait fallu aborder cette lutte ; ils soulignent ensuite les entraves que ces financiers n’avaient cessé de fomenter en vue de priver nos entreprises publiques de toute possibilité de se dégager des multiples handicaps par lesquels ils avaient tenté de les maintenir dans un état de déséquilibre financier endémique ; en définitive ces développements mettent nettement en évidence, bien que de manière rapide et sommaire, que les prétendues omissions et les soi-disantes « vérités » que mes détracteurs s’empressent de me jeter à la figure, dans le but de discréditer le contenu de mon livre, procèdent de leur propre création ou bien de la création de leurs prédécesseurs. C’est là l’une des raisons qui m’avaient poussé un jour à dire qu’étant « un homme du passé » comme ils ne cessent de l’affirmer, je garde en mémoire toute la filière des manigances que, par delà l’obtention même de notre indépendance, les adversaires de notre Révolution qu’animaient les mêmes mobiles que mes contempteurs actuels, avaient utilisées pour empêcher celle-ci de prendre son essor ; mes détracteurs qui prennent leur suite continuent à utiliser les mêmes manigances afin de vider notre Révolution de son contenu et d’aboutir à faire regretter aux Algériens d’avoir cru en leur révolution et lutté pour leur indépendance. Cela, les auteurs des analyses visant à jeter le discrédit sur mon livre ne l’ignorent pas. Leur erreur est de croire que le temps ayant fait son œuvre, il leur serait facile de revenir sur nos options des années 1960 et 1970 pour leur faire porter la charge de toutes les difficultés de l’Algérie et que personne ne se souviendrait de leurs agissements passés. Ce faisant, ils ont commis la mégarde de ne pas tenir compte d’un précepte que les juristes, les avocats tout particulièrement, invoquent souvent dans leurs mémoires ou dans leurs plaidoiries à savoir que : « nul ne peut se prévaloir de ses propres turpitudes ». On ne manquera pas sans doute de me rétorquer, encore une fois, que je m’évertue à rejeter mes fautes et mes échecs sur les autres. La lecture du « rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste » élaboré et diffusé à la fin des années 1970, autrement dit en une période où nous étions très loin des controverses actuelles, serait de nature à éclairer l’esprit de tous les gens de bonne foi et à confondre les prétendus « experts » qui, à la suite de certains des acteurs du début de janvier 1992, croient pouvoir déverser leurs contrevérités et glisser sur leurs carences sans rencontrer la moindre réplique dénonçant leur imposture et démasquant leurs machinations remontant plusieurs années en arrière.

14°/ Le Président BOUMEDIENE m’avait-il vraiment « cruellement désavoué en avril 1977 » en raison de l’échec patent de ma politique industrielle ?

- ceux qui avancent une telle allégation dans le but, disent-ils, d’éclairer le lecteur non averti qui, à les suivre, serait devenu hélas majoritaire dans le pays, laissent tout simplement éclater sans vergogne leur haine à mon égard, ce dont je me réjouis car, de leur part, je ne peux recevoir meilleur hommage et je me désolerais si, un jour, je devais être l’objet de leur sympathie, de leur bienveillance ou de leurs louanges. Mais, en outre, ils tentent d’abuser de la bonne foi de ces lecteurs non avertis en leur servant une lecture erronée du dernier remaniement opéré par le Président BOUMEDIENE dans son Gouvernement. A ces lecteurs non avertis, je rappelle certaines vérités que l’on veut leur dissimuler :

- mes relations avec BOUMEDIENE n’ont jamais été aussi serrées que depuis 1977 puisque j’avais eu l’occasion de l’entendre lui-même les qualifier comme étant non seulement amicales et fraternelles, mais comme étant aussi des relations d’affection ;

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- le réaménagement de l’ancien Ministère de l’Industrie et de l’Energie entrait, pour le Président BOUMEDIENE, dans le cadre d’un réaménagement plus vaste qu’il n’avait pu accomplir que partiellement ;

- les membres de l’ancien Conseil de la Révolution de l’époque doivent garder le souvenir de la fonction qu’il envisageait de me confier, n’était-ce l’opposition qu’il avait rencontrée à ce sujet en leur sein ; lui-même ne m’avait jamais parlé de cette fonction qu’il me destinait, mais il s’en était ouvert à certains de ses confidents qui me l’avaient répété ;

- certains responsables, à l’époque, m’avaient reproché d’avoir accepté la coupure de mon ancien Ministère, alors que, d’après eux il m’aurait suffi de dire non pour conserver l’intégralité de ce Ministère, ainsi que l’avaient fait d’autres collègues à qui il avait été proposé la coupure de leur Ministère ou son abandon ;

- ayant refusé de quitter le domaine de l’industrie, après que BOUMEDIENE eût refusé de son côté de me permettre de quitter le Gouvernement, ce fut sur ma suggestion que l’ancien Ministère de l’Industrie et de l’Energie avait été divisé en trois ministères et que le nouveau Ministère des Industries Légères m’avait été attribué ;

- BOUMEDIENE était prêt à me laisser prendre l’un ou l’autre des deux autres ministères issus de la coupure de mon ancien ministère si j’en avais exprimé le désir ;

- Se préparant à lancer les préparatifs du Congrès du FLN afin de parachever la réorganisation des institutions du pays qu’il avait entamée avec la mise en œuvre de la Charte Nationale, il avait prévenu l’équipe du Plan qu’il ne serait pas fait appel à elle pour l’élaboration du prochain Plan de développement qui devait être soumis à l’adoption du Congrès ; cette annonce avait suscité, alors, une profonde désolation et un grand désarroi parmi les membres de l’équipe du Plan. Le Président BOUMEDIENE avait pris cette décision parce qu’il avait fini par prendre conscience des conceptions qui animaient cette équipe du Plan, du sein de laquelle devaient surgir tous ceux qui contribueront, après sa disparition, à démolir notre politique de développement entreprise après l’obtention de notre indépendance. L’avènement de CHADLI avec son acolyte Abdelhamid BRAHIMI devait procurer, aux membres de l’équipe du Plan, l’occasion de leur revanche dont les effets s’étaient étendus jusqu’au rééchelonnement convenu avec le FMI et dont l’une des dernières manifestations n’est rien d’autre que l’imposture visant à dévaloriser mon livre.

- Je n’ai jamais cherché à capter en toute impunité l’héritage historique de BOUMEDIENE ; mais, je ne suis pour rien dans le fait que, de ceux qui avaient été ses collaborateurs, je compte parmi les quelques-uns qui continuent à se réclamer ouvertement de lui et à défendre son oeuvre. Ce n’est pas de ma faute non plus, si ma voix ou mes écrits revendiquant ouvertement la fidélité aux options qui avaient été celles de BOUMEDIENE connaissent une certaine solitude, sauf auprès des milieux populaires pour lesquels BOUMEDIENE demeure une référence majeure.

- Ceux qui me reprochent de revendiquer à mon profit l’héritage de BOUMEDIENE sont, en vérité, ceux-là mêmes qui avaient attendu qu’il fût déposé dans sa tombe pour exhaler la haine qu’ils nourrissaient à son égard, car ils avaient rencontré en lui la stature les empêchant d’afficher leur hostilité à la Révolution coupable à leurs yeux de ne pas avoir surgi de leur milieu, de la même manière qu’il avait incarné la barrière ayant fait obstacle à la diffusion et à l’essor de leurs idées opposées aux orientations découlant de notre Révolution …/…

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…/… et des principes fondamentaux du nationalisme algérien. Les promoteurs de ces idées et de ces orientations avaient cru avoir trouvé l’occasion historique d’assouvir leur revanche sur le nationalisme révolutionnaire algérien après les changements institutionnels intervenus en janvier 1992 et en exploitant, au profit de leurs desseins, l’émotion provoquée au sein de notre peuple par les meurtres et les destructions résultant des menées de la subversion dite islamiste, mais dont les actes ne concordent aucunement avec les préceptes de l’Islam.

15°/ Dire que le Président BOUMEDIENE, à partir de 1977, avait compris que le modèle économique, qui reposait sur l’industrie lourde et l’installation d’usines clef en mains et produit en mains a vécu, c’est lui attribuer les critiques développées contre sa politique par les ennemis de l’Algérie qui continuent, de l’autre côté de la Méditerranée, à déverser leur haine sur notre pays. Les auteurs prétendument économistes qui servent de relais en Algérie à ces critiques dictées par le dépit et l’agressivité représentent le prototype même des néo-assimilationnistes qui gardent au fond de leur cœur le ressentiment de n’avoir pas réussi, sous BOUMEDIENE, à maintenir l’Algérie dans le giron de ses anciens dominateurs coloniaux. De tout façon :

- ce qu’on appelle le modèle économique reposant sur l’industrie lourde a été éliminé sous CHADLI, c’est-à-dire depuis près de trente années ; les Algériens savent aujourd’hui ce qu’on a substitué à ce modèle et ce qui en a résulté pour eux ;

- les formules de contrat clef en mains et produit en mains ont permis à l’Algérie de réaliser des installations industrielles que les inspirateurs des critiques émises contre ces formes de contrat croyaient impossible à édifier en Algérie sans leur intervention et en dehors de leur emprise. Les auteurs qui, en Algérie, reprennent ces critiques à leur compte sont de la même mouvance que ceux qui avaient voulu naguère nous amener à réaliser, à la place de ces usines, des installations que voulaient nous imposer leurs maîtres à penser et leurs maîtres tout court.

Ceux qui s’aventurent encore aujourd’hui à écrire que nos usines réalisées dans le passé ne créaient pas d’emplois ou n’en créaient pas suffisamment sont vraiment de véritables attardés dans leurs critiques. Aveuglés par leur haine du passé qu’ils abhorrent, ils oublient que maintenant on reproche à nos industries d’avoir des effectifs pléthoriques. Pourtant, les critiques actuelles comme celles du passé ont la même source : les milieux du monde occidental et surtout ceux de l’ancienne puissance colonisatrice qui ne pardonnent pas à l’Algérie d’avoir réalisé des industries qu’ils se réservaient pour eux-mêmes.

16°/ J’ai quitté l’industrie en 1979 ; qu’a-t-on fait, de notre agriculture durant cette période qui s’étend sur près de trois décennies complètes ? Pourtant, tous les grands projets relevant des industries de base ont été abandonnés depuis l’avènement du Président CHADLI ; notre agriculture n’a enregistré aucun progrès sensible dans la couverture des besoins de notre population en produits agricoles de première nécessité : blé, huile, sucre, lait, beurre et autres produits laitiers, semences, etc… L’Algérie demeure toujours tributaire de l’importation pour son alimentation de base essentielle. Qu’a-t-on fait de la « priorité » donnée à l’agriculture depuis 1980 ?

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17°/ De nouveau, on voit ressurgir les thèses de la dépendance technologique et financière et le manque d’emplois productifs que l’on reprochait à notre industrialisation au cours des années 1970 et 1980.

Il n’est pas étonnant que les partisans de l’ajustement structurel dicté par le FMI ressortent sous leur signature ces thèses dans leur acharnement à couvrir de leurs duperies les vérités mises en lumière par mon livre sur leurs agissements qui ont causé tant de mal à notre peuple. La meilleure réplique à leur opposer est celle que leur rétorquent les travailleurs algériens qui, eux, savent parfaitement bien ce qu’ils ont perdu avec l’abandon et le démantèlement de la politique objet de tant de hargne de la part des promoteurs des ajustements structurels dictés par le FMI et ce qu’ils ont gagné par suite de ces ajustements.

18°/ On prétend que, dès le départ, je savais que ma mission de Chef du Gouvernement était limitée dans le temps. J’ai déjà très largement expliqué dans quelles circonstances j’avais été appelé à cette responsabilité et dans quelles conditions je l’avais exercée. Je souhaiterais bien connaître la personne ou l’autorité qui m’aurait signifié, dès le départ, que ma mission était limitée dans le temps. La seule chose que je n’ignorais pas était qu’elle pouvait être interrompue à n’importe quel moment par ceux qui m’en avaient investie. Dans mon livre et, tout spécialement, dans mes réponses aux Généraux-Majors NEZZAR et TOUATI, j’ai déjà exposé comment j’avais compris que ce que l’on attendait de moi était le redressement du pays et la restauration de la crédibilité de l’Etat. Pour cela, j’avais soumis à l’aval de mes mandants un programme de travail explicite sur tous les domaines couverts par l’activité de mon Gouvernement. Pourquoi, donc, ceux qui auraient dû, dès le départ, me signifier que ma mission était limitée dans le temps, avaient-ils approuvé et laisser publier comme des documents officiels le programme de travail que j’avais présenté et le plan à moyen terme adopté sous la forme d’une loi de l’Etat ? Pourquoi, donc, encore une fois, s’ingénient-ils aujourd’hui à faire dire par les flagorneurs qui se mettent complaisamment à leur solde, que je savais que ma mission était limitée dans le temps ? Dans quel document, au cours de quelle réunion aurais-je exigé du HCE une période de 5 ans pour réussir mon programme ? Dans mon livre, j’explique bien que mon programme était assorti d’une suggestion de proclamer l’état d’exception pendant cinq ans. C’était une proposition et non une exigence. Pourquoi revient-on sur ce point par une affirmation mensongère et grossière ? Pour moi, la réponse à ces questions est simple et évidente : ceux dont j’ai dénoncé les manigances connaissent le désarroi d’avoir été démasqués, ce qui les conduit à avancer n’importe quelle allégation pour tenter d’éluder leurs responsabilités et de justifier les actes par lesquels ils avaient infligé des épreuves pénibles à notre population, des ruines désastreuses à notre économie et la dislocation douloureuse de la structure de notre modèle social.

19°/ Affirmer que la dégradation sans précédent de la situation économique et financière de l’Algérie avait ému la communauté financière internationale en 1986 relève de la fantasmagorie ; en vérité, cela amène tout lecteur algérien digne de ce nom à s’interroger si une telle assertion peut provenir d’un Algérien, tant il est d’une évidence irréfragable qu’elle ne peut concorder avec la pensée d’un compatriote algérien. A moins qu’il s’agisse d’individus dénués de toute fibre nationale, comme le sont malheureusement quelques-uns de nos néo-assimilationnistes. Au demeurant, quand l’auteur d’une telle assertion écrit que le baril avait chuté à 5 dollars en 1986, l’on est amené simplement à se demander s’il nourrit un minimum de respect envers …/…

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…/… les lecteurs auxquels il s’adresse ; conserve-t-il au moins le sens du ridicule ? Le baril n’était jamais revenu au niveau de 5 dollars depuis 1973. Il s’agit bien entendu du baril de pétrole algérien puisque le sujet traité concerne la situation de l’Algérie dans ses recettes en devises en 1986.

20°/ L’affirmation que « le volontarisme a ses limites » retentit vraiment comme un cri du cœur de la part de ceux qui cultivent une haine irrépressible envers notre Révolution. Le grand tort de celle-ci à leurs yeux a été d’avoir réduit à néant leurs rêves assimilationnistes passés et, surtout, d’avoir surgi du tréfonds des masses populaires que le Général TOUATI et ses acolytes ont en horreur. La volonté ou bien « le volontarisme » constitue l’une des caractéristiques mêmes de la Révolution, pour ne pas dire sa caractéristique essentielle et fondamentale. C’était un acte de volonté de revendiquer sous le régime colonial l’indépendance de l’Algérie. C’était un acte de volonté de songer, sous l’occupation coloniale, à créer une organisation spéciale pour affronter par les armes le régime colonial ; c’était un acte de volonté de déclencher le soulèvement armé le 1er novembre 1954 en partant de moyens très réduits. C’était un acte de volonté de s’engager dans une politique de développement et d’industrialisation de l’Algérie sans autre ressource que la détermination des dirigeants, des cadres et des militants issus de notre Révolution d’affronter les difficultés et même l’impossible en vue de faire avancer le pays sur la voie du progrès. En fait, en ce recours à la volonté ou bien, disons le mot préféré de nos ennemis, en ce recours au « volontarisme », réside l’origine de la haine de ceux qui nous assaillent de leur hostilité, nous poursuivent de leur haine et ne nous pardonnent pas d’avoir fait mentir leurs prédictions et chavirer leurs manigances. En un mot, nous sommes coupables de croire en ce en quoi ils ne croient pas, notre Révolution. C’est la meilleure conclusion à retenir des allégations maniant tour à tour le mensonge, l’omission, la falsification, la tromperie pure et simple ainsi que l’injure la plus vulgaire dans la vaine tentative de dévaloriser les éléments déterminant la mise à nu que leur a infligée mon livre.

21°/ Certains commentateurs se croient fondés à me faire remarquer que mon livre ne traite que des questions concernant mon passage il y a une quinzaine d’années à la tête du Gouvernement et que j’oublie de rappeler ma présence pendant près de quinze autres années dans les Gouvernements successifs constitués par le Président BOUMEDIENE. A ces commentateurs comme à d’autres, je voudrais faire noter que mon ouvrage n’est pas un livre de mémoires sur ma vie ; il n’est rien d’autre qu’une réponse à une déclaration émanant d’une personne qui, faisant référence à la période où elle exerçait des fonctions déterminantes auprès des instances dirigeantes du pays, avait affirmé que mon Gouvernement avait échoué dans sa politique économique et conduit l’Algérie à une situation de cessation de paiement dans ses relations avec l’étranger.

Pour ce qui est des années passées dans les Gouvernements du Président BOUMEDIENE, je renvoie les lecteurs qui voudraient bien m’accorder l’honneur de lire mes écrits et, aussi, mes contradicteurs aux documents que j’ai cités au début de ce texte, à savoir : « Le rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste » dans ses volumes diffusés en 1978 en 1979 – 1980 et le document portant le titre commençant par : « L’industrialisation en Algérie : échec ou réussite ? …etc. » Pour ceux qui désireraient s’intéresser encore davantage à cette période de la deuxième moitié des années 1960 et des années 1970, je leur signale qu’ils pourraient recueillir des informations utiles dans deux autres documents : l’un, achevé en 1979 et comportant 329 pages, est intitulé : « Remarques et observations à propos de la note du …/…

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…/… Ministère des Finances sur le financement des investissements planifiés des entreprises » ; l’autre constitue un « recueil d’un certain nombre de lettres, notes, circulaires et autres toutes envoyées ou reçues par le Ministère de l’Industrie et de l’Energie, puis par le Ministère des Industries Légères entre 1967 et 1970 ».

Au lecteur qui serait éventuellement intéressé à prendre connaissance des documents rassemblés dans ce recueil et afin de lui donner un léger aperçu du contenu comme de la portée de tous ces documents, je reproduis ci-après dans son intégralité le texte de la note de présentation datée de janvier 1980 que j’avais placée en prologue à ce recueil. Voici la reproduction de cette note :


« Différents documents, diffusés depuis près d’une année et demie, sous forme d’études, de rapports et de notes analytiques sur la situation financière des entreprises socialistes industrielles pourraient faire naître dans certains esprits, surtout quand il s’agit d’esprits non avertis des dispositions financières suivant lesquelles se sont effectués et continuent à s’effectuer les investissements industriels ainsi que des conditions dans lesquelles s’exercent les activités des unités issues de ces investissements, l’idée que toute cette littérature tend à rechercher et à bâtir, à posteriori, des justifications destinées à masquer des défaillances de gestion, à cacher des erreurs, voire à dissimuler des négligences ou des opérations douteuses et, en fin de compte, à ériger en succès triomphalistes des bilans de faillite.


Les lettres réunies dans ce recueil pourront établir aisément que les problèmes qui sont réellement à l’origine des difficultés des entreprises socialistes et de bon nombre de lacunes et de défaillances que l’on impute à ces entreprises ont été relevés en leur temps et que des mises en garde ont été faites, dès le départ, c’est-à-dire depuis de nombreuses années, contre les conclusions que les adversaires de notre option pour le socialisme et pour l’édification d’une économie nationale indépendante ne manqueraient pas, le moment venu, de tenter de tirer, des problèmes ainsi artificiellement et volontairement créés, pour essayer de remettre en cause et de faire condamner comme non valable la politique de développement à laquelle les entreprises socialistes ont servi de supports et d’instruments d’exécution. Ainsi, il ne s’agit nullement, en l’occurrence, de problèmes inventés, après coup, aujourd’hui, comme des arguments pour les besoins d’une cause que l’on voudrait défendre à tout prix.


Le regretté Président BOUMEDIENE, qui a été le destinataire de la plupart de ces lettres ou qui en a reçu des copies, était parfaitement conscient de cet aboutissement, averti qu’il était et comme il lui arrivait souvent de le souligner, qu’au sein de notre système se trouvaient incrustés et agissaient des éléments hostiles à la politique qu’il faisait appliquer au nom de la Direction Politique dont il assumait la responsabilité et en exécution des textes fondamentaux de la Révolution. Considérant, néanmoins, que pour mener à bien la lourde mission dont il assumait la charge, il fallait se plier aux exigences d’une stratégie qui commandait d’établir un ordre de priorité parmi les grandes actions nationales à accomplir, il estimait que la solution des problèmes liés à la structure financière des entreprises, à l’adaptation de notre système législatif et réglementaire aux implications découlant de nos choix sociaux, culturels, économiques et politiques viendrait en son temps. Après avoir fait élaborer et adopter la Charte Nationale et la Constitution par le Peuple, il fondait de grands espoirs sur le Congrès du F.L.N. …/…

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…/… pour créer les conditions nécessaires à l’assainissement d’une situation politique dont tout le monde percevait et connaissait à la fois les données et l’enjeu.


Il se trouve, aujourd’hui, que l’on reconnaît aisément, dans le concert de ceux qui tentent d’accabler notre action de développement, tout particulièrement dans le domaine de l’industrialisation, des personnes qui ont été à l’origine, sinon les auteurs mêmes, de bon nombre des mesures qui ont conduit à placer nos entreprises nationales dans la situation que ces mêmes personnes s’empressent de dénoncer à présent, qu’il s’agisse de la structure financière des entreprises ou bien de la disponibilité et de la maîtrise de leurs moyens de gestion. Tout se passe comme si ces pseudo-techniciens, qui voyaient que l’œuvre de clarification entreprise depuis l’adoption de la Charte Nationale allait aboutir irrémédiablement à leur isolement et à la dénonciation de leurs méfaits, cherchent à profiter de la situation actuelle pour brouiller de nouveau les cartes dans l’espoir de retarder la marche de la Révolution.

Puisse la lecture des lettres qui vont suivre éclairer le jugement de ceux qui daigneraient les lire ou les relire à la lumière des faits vécus et les aider à mieux comprendre bien des choses qui se disent en ce moment sur la situation économique de notre pays ».

A la lecture de tous ces documents, dont on devrait retrouver trace dans les archives des anciens Ministères de l’Industrie, on pourrait se rendre compte que je n’avais pas attendu d’entendre ou de prendre connaissance de critiques formulées aujourd’hui contre notre politique industrielle des années 1960 et 1970 pour réagir dans le sens : « ce sont les autres, ce n’est pas moi », comme tendent à le présenter certains auteurs de mauvaise foi. La lutte pour combattre les menées hostiles déployées contre notre politique d’industrialisation, je l’avais engagée et conduite tout au long de l’exercice de mes fonctions. Dois-je aussi ajouter qu’à différentes fois, j’avais présenté ma démission du Gouvernement en réaction à des actions hostiles dont l’objet fut le secteur dont j’avais la charge ? L’une de mes tentatives de démission avait même donné lieu à la désignation d’un intérimaire à la tête du Ministère dont j’étais titulaire et que je voulais quitter. Le Président BOUMEDIENE avait refusé de me lâcher, disant que mon devoir m’imposait de demeurer au poste où je me trouvais, d’y travailler et d’y lutter pour défendre mon secteur dans le contexte duquel je ne pouvais m’échapper comme tout le monde.

22°/ Le problème avec beaucoup de nos « intellectuels » et de nos « économistes », est que nous ne parlons pas le même langage. J’indique immédiatement qu’il ne s’agit pas de ce langage qui se caractérise par un enchevêtrement de phrases décousues, de parenthèses multipliées indéfiniment et de points d’interrogations répétitifs, le tout masquant clairement une confusion dans la pensée et ne permettant aucunement au lecteur de suivre le fil du raisonnement adopté. Je n’irais pas jusqu’à reprendre la formule de feu J. K. GALBRAITH, l’éminent professeur d’économie très connu, qui considère que pratiquement ceux qui se présentent comme des économistes sont tout simplement des « fumistes ». Par contre, je me rallie volontiers à lui quand il écrit, dans son livre intitulé « L’ARGENT » paru dans sa version française aux Editions GALLIMARD en 1976 : « La plupart des discussions sur la monnaie s’enferment dans une épaisse gangue d’incantation et de prêchi-prêcha. Souvent de propos délibéré. Ceux qui « parlent » d’argent ou en font le sujet de leur enseignement et …/…

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…/… donc leur gagne-pain, tirent prestige, estime et avantages pécuniaires, comme les médecins ou les sorciers, de la croyance soigneusement cultivée qu’ils entretiennent une association privilégiée avec l’occulte, qu’ils ont des perspectives sur un domaine totalement inaccessible aux gens ordinaires. Source de satisfaction professionnelle et de profit personnel cette attitude n’en constitue pas moins elle aussi une escroquerie bien connue. Il n’est rien, s’agissant de l’argent, qu’une personne dotée d’une curiosité, d’un zèle et d’une intelligence raisonnable ne puisse comprendre ». Plus loin, J. K. GALBRAITH ajoute une observation pertinente qui s’applique parfaitement aux cas de certaines réactions à mon livre présentées sous le couvert de l’expertise et de l’ascendant de la science ; il écrit, en effet : « L’étude de la monnaie est, par excellence, le domaine de l’économie par lequel la complexité est utilisé pour déguiser ou éluder la vérité et non la révéler. La plupart des choses de la vie – automobiles, maîtresses, cancer – ne sont importantes que pour ceux qui les ont. L’argent au contraire est aussi important pour ceux qui en ont que pour ceux qui n’en ont pas. C’est pourquoi les uns comme les autres ont intérêt à le comprendre. Et les uns comme les autres devraient savoir que cette compréhension est parfaitement à leur portée ».

A la suite des divers commentaires suscités par mon livre, il devient évident qu’il y a une nette différence d’angle de vue entre mes contradicteurs et moi en ce qui concerne les idées exprimées dans ce livre ; ma démarche s’inscrit, en effet, dans la continuité de la ligne suivie par notre Révolution depuis son déclenchement pour déterminer par quel moyen et suivant quelle méthode affronter les obstacles qui s’opposent au déploiement de son action ; cette ligne y parvient généralement en empruntant des voies qui, souvent, ne concordent pas avec ce que l’on appelle l’orthodoxie ; de ce fait, elle crée l’événement qui devient lui-même le fait de la fondation d’une nouvelle réalité d’où les « experts » et les « enseignants » s’empressent de tirer une théorie inédite dont ils épatent leurs disciples. En matière économique, les choses ne se passent pas différemment, de sorte que l’on peut dire que les méthodes procédant d’initiatives révolutionnaires bousculent les idées reçues et créent de nouveaux thèmes que les spécialistes et les enseignants érigent en théories nouvelles et novatrices à apprendre aux autres. C’est ainsi que se créent ce que ces spécialistes et ces enseignants appellent des « cas d’école ». Ces cas résultent de décisions politiques et non des cogitations des experts.

23°/ Pour ce qui est des problèmes relatifs à la monnaie, on ne peut les traiter de la même manière au Chili de Pinochet et dans l’Algérie née de la Révolution du 1er novembre 1954. Car la monnaie n’est qu’un élément, majeur certes, mais un élément simplement de l’économie et l’économie n’est concevable et compréhensible qu’en fonction de la finalité constituant sa raison d’être . PINOCHET, en perpétrant son coup d’Etat, agissait dans le sens des intérêts de ceux qui l’avaient actionné en vue d’intervenir contre ALLENDE et de l’assassiner. Ces intérêts correspondaient aux intérêts dont FRIEDMAN est l’un des défenseurs et le théoricien le plus en vue. PINOCHET ne pouvait donc apporter aux problèmes de la monnaie se posant au CHILI au moment de son coup d’Etat que des solutions convenant aux intérêts dont il s’était fait le bras séculier. En Algérie, les problèmes mis en évidence par le soulèvement populaire d’octobre 1988 et par les nouvelles poussées vigoureuses par lesquelles nos masses populaires s’étaient de nouveau manifestées par le biais de leurs votes de mai 1990 et de décembre 1991, ne pouvaient trouver de solution valable pour les résoudre que par des actions allant dans le sens des intérêts propres à ces masses. Agissant dans …/…

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…/… le contexte d’une situation interne revêtant un caractère révolutionnaire évident, autrement dit dans des circonstances où tout avait été bousculé par la contrainte résultant de l’intervention directe ou potentielle de la force, mon Gouvernement ne pouvait agir que suivant des voies que certains pourraient qualifier d’autoritaires, mais qui étaient les seules voies commandées par l’urgence et par la nécessité de répondre par des mesures radicales aux exigences d’une population arrivée au point de vouloir détruire son propre Etat qui ne lui inspirait plus aucun respect.

Cela ne m’empêchait pas de penser et de savoir que l’opération que j’envisageais sur la monnaie ne devait aucunement se réduire au seul problème de l’impression des billets de banque nouveaux. En soulignant dans mon livre la directive en vue « de mettre au point et de réunir toutes les dispositions nécessaires » à la réalisation de l’opération que j’envisageais, je visais bien évidemment toutes les mesures à prendre sur tous les plans constitutionnel, législatif et réglementaire requises à cet effet. Qui peut soutenir que les dispositions constitutionnelles apparemment en vigueur après janvier 1992, pouvaient empêcher quelque mesure que ce fût, quand le Chef de l’Etat était investi par un organisme purement administratif ? Au demeurant, il ne serait pas inintéressant de relever l’insistance de nos « intellectuels » intervenants, juristes, journalistes et autres économistes, sur le caractère autoritaire qu’on colle à beaucoup de mes décisions quand il s’agit de bousculer certains intérêts, y compris ceux des voleurs et des corrompus ; tandis que ces mêmes défenseurs des moyens légaux et des règles de l’Etat de droit n’hésitent pas à se réjouir de l’utilisation des méthodes les plus radicales quand il s’agit de frapper les masses populaires.

Pour ce qui est de la monnaie, on ne peut la traiter suivant les voies et moyens utilisés dans le cadre d’une situation normale, dans laquelle les institutions légales du pays fonctionnent toutes régulièrement ; donc dans le sens où cette monnaie est elle-même mise en cause dans son fonctionnement par les graves problèmes constituant la cause de la situation périlleuse menaçant l’existence même de l’Etat, les questions la concernant ne pouvaient être abordées et réglées que par les voies utilisées pour affronter et régler les autres problèmes à résoudre pour surmonter la crise ; ces voies ne pouvaient être qu’autoritaires aux yeux de ceux qui observent les choses de loin et de la quiétude du lieu des cogitations d’où émergent leurs études. Bien évidemment, ce qu’ignorent certains de nos prétendus théoriciens qui n’ont aucune notion relevant de la culture de gestion d’un Etat, le recours à la voie autoritaire n’exclut ni la réflexion, ni la consultation, ni la concertation, ni le travail en commun avec tous ceux qui possèdent une parcelle de ce que l’on appelle les règles de l’art.

24°/ Aussi, en conclusion de ce texte constituant une réponse à différents intervenants et commentateurs au sujet de mon livre, je me permets de rappeler et de citer certains extraits d’un document dont j’ai fait état ci-dessus et portant le titre : « Rapport sur les problèmes financiers de l’industrie socialiste », édité à la fin des années 1970. Ces extraits portent mention de certains termes et de quelques thèmes qui ne sont plus de mode ; mais comportent l’énoncé de faits, la formulation d’observations et la description de situations qui sont toujours d’actualité.

Le premier extrait provient du volume 1er du rapport ; il concerne les techniques économiques et financières et en souligne la particularité d’être contingentes et servantes :

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- « d’abord, elles sont contingentes, c’est-à-dire que leur conception, leur cadre d’action et les modalités de leur usage dépendent de l’organisation économique et financière dans laquelle elles doivent se situer, et elles ne sont par conséquent intégralement vraies que dans cette organisation ou ce type d’organisation ;

- ensuite, ce sont des servantes, c’est-à-dire qu’elles n’ont de sens, dans un corps social déterminé, que comme instrument de réalisation des objectifs de ce corps social, objectifs qu’elles peuvent influencer quantitativement mais non qualitativement ».

Le deuxième extrait est prélevé dans la première partie du volume II ; il a trait au comportement de certains cadres intégrés dans les structures de l’Etat depuis l’indépendance. Ce comportement suscite des préoccupations jusqu’à nos jours :


« La lutte de libération nationale a reposé surtout sur les couches les plus déshéritées de notre peuple, la participation numérique des intellectuels ayant été proportionnellement réduite, malgré le large engagement de la jeunesse estudiantine algérienne dans les rangs du FLN et de l’ALN. Cela s’explique principalement par la faiblesse du nombre des algériens admis, pendant l’époque coloniale, à fréquenter les écoles, les lycées et les universités ; mais il faut dire, aussi, qu’avant le déclenchement de la Révolution armée du premier novembre 1954, l’attitude de ceux que l’on appelle les « intellectuels » était généralement marquée d’une certaine réticence envers les activités militantes des masses dans le mouvement de l’indépendance nationale, ce qui eut pour effet que la participation de ces « intellectuels » à l’action qui a forgé le contenu populaire du nationalisme algérien demeure relativement faible.


L’Algérie ne s’est donc pas trouvée, au moment où son indépendance a été acquise, en possession d’une large réserve de cadres, à la fois préparés techniquement et surtout formés et motivés politiquement, qui fussent préoccupés de l’urgence de concrétiser le Programme de Tripoli et à même, dans cet esprit, de prendre en mains l’Administration.


S’il s’est agi là d’une contrainte dérivant de notre histoire, il se confirme aujourd’hui, pour l’observateur attentif de ce qui s’est passé depuis 1962, que nous ne pouvons totalement exclure qu’il y ait eu des manifestations de ce que, dans un autre contexte, Benda a appelé une « trahison des clercs », au moins par manque de vision, par attachement à des schémas dépassés ou par défaut de ressourcement et d’élaboration conceptuelle à partir de la réalité algérienne et du contenu idéologique de la Révolution Nationale. »

Le troisième extrait provient également du volume I ; il établit que la politique du pays, du moins jusqu’aux déviations dont elle avait été affectée au cours des années 1980, s’est toujours située dans la continuité des choix fixés par notre Révolution et en conformité avec les textes fondamentaux par lesquels celle-ci avait défini ses orientations, ses objectifs et ses moyens :


« Il convient d’évoquer à ce stade le Programme de Tripoli, arrêté à l’aube de l’indépendance et traçant à grands traits les orientations qui seraient à suivre, une fois totalement recouvrée la personnalité nationale.

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Certes de tels programmes représentent un moment dans l’histoire d’un peuple et ils sont contingents dans une mesure certaine puisqu’ils partent d’une situation donnée, en mutation brusque par voie révolutionnaire et appartenant donc déjà potentiellement au passé, et qu’ils dessinent des cheminements vers un avenir qui sera influencé par d’autres données et d’autres circonstances dans le cadre d’une vie nationale retrouvée.


Mais ce qu’il importe de relever, c’est que la politique de développement industriel qui a été appliquée depuis 1965 ne pouvait se démarquer du Programme de
Tripoli puisqu’il s’agissait précisément à l’époque de retrouver et de consacrer la continuité révolutionnaire dans la construction de la Nation.

Or le Programme de Tripoli prévoyait expressément et considérait comme une nécessité vitale la prise en charge de l’économie par l’Etat avec la participation des travailleurs. »

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« Dès l’abord, le Programme de Tripoli ne se limitait donc pas à une industrialisation dirigée exclusivement vers des produits de consommation ; dans une vue plus progressiste, il y ajoutait, de façon expresse, l’industrie de base et l’industrie lourde en partant des hydrocarbures, de la sidérurgie et des mines, indépendamment de l’industrie des matériaux de construction à partir des carrières et des cimenteries, tandis que la liaison de soutien établie entre industrie et agriculture, impliquait la création de l’équipement industriel destiné à fournir à l’agriculture tant ce dont elle a besoin pour se développer (engrais, pesticides,… mais aussi matériel de transport, de traction et de travaux agricoles) que les débouchés d’une agro-industrie nationale à même de valoriser les productions agricoles.


Ce sont bien ces orientations qui ont servi de base aux actions qui ont été entamées dans le domaine industriel dès le renouveau révolutionnaire de juin 1965 et qui se sont prolongées en s’adaptant aux circonstances de fait et en bénéficiant progressivement au cours des années des apports résultant du processus d’élaboration doctrinale du socialisme algérien, qui s’est concrétisée dans la Charte Nationale.


Une politique de développement industriel ne pouvait en effet s’engager dès 1965 qu’à partir d’inspirations exclusivement algériennes, dans la fidélité à la volonté nationale et en conformité des objectifs, voies et moyens qu’elle avait définis, avec, en outre, le souci de sérieux de l’Etat et d’efficacité des actions qu’il lui incombait d’entreprendre.


Que, après le Programme de Tripoli, certains économistes occidentaux à qui il avait été recouru pour des travaux limités de mise en application dudit Programme, aient corroboré le bien-fondé des décisions de création en Algérie d’une industrie de biens de production et d’équipement dans le cadre de l’effort de développement national, n’en fait nullement les inspirateurs de la politique algérienne d’industrialisation.

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Leur mérite est simplement de ne pas avoir contesté la conception algérienne des voies et moyens du développement, conception qui comportait, pour partie d’ailleurs seulement, le recours à l’industrie d’industrialisation.


Par contre, il est certainement regrettable que ce n’est qu’après que des économistes occidentaux ont analysé, commenté, théorisé et placé dans un cadre politique différent, certaines conceptions du Programme de Tripoli que celles-ci semblent avoir acquis une dignité justifiant que des milieux intellectuels algériens leur prêtent enfin attention en paraissant souvent oublier quelle est leur origine.

Il s’agissait pourtant de conceptions longuement étudiées et discutées par les Responsables et Artisans de la Révolution nationale et intégrées à un ensemble plus large de décisions et d’orientations constituant un programme d’un caractère d’autant plus solennel et d’autant plus proche de la sensibilité du peuple algérien qu’il se plaçait à l’aube de l’indépendance et à l’issue d’une lutte sanglante dans laquelle s’étaient engagés les meilleurs des fils de la vraie Algérie. »

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« Il ne faut pas perdre de vue cependant que le Programme de Tripoli et la politique algérienne de développement industriel qui en a été l’application, avaient une ouverture plus large que la politique des pays socialistes traditionnels, en ce sens qu’il n’était pas question de sacrifier la consommation ou de peser sur la consommation de première nécessité et que, par conséquent, l’effort d’industrialisation devait porter tout autant sur les industries de consommation que sur l’industrie des hydrocarbures (prioritaire parce que concurremment génératrice de ressources extérieures et de l’énergie requise par les besoins nationaux) et sur les industries concourant à l’investissement.


Ce principe complémentaire de développement des industries de consommation, s’il était prévu dans le Programme de Tripoli par l’exigence d’industrialiser pour couvrir les besoins du peuple, s’était trouvé expressément conforté dans la Charte d’Alger, qui, sur le plan économique, a eu surtout un caractère confirmatif par rapport au Programme de Tripoli.


La philosophie de l’effort de développement industriel algérien était bien, dès le départ, d’engager une action intégrée d’initiatives parallèles sur tous les plans, en conformité des décisions et directives arrêtées au niveau le plus élevé de l’Organisation révolutionnaire nationale et prescrivant également la prise en mains par l’Etat de l’essentiel de l’appareil productif. »

Mon erreur, celle qui est à l’origine de tous mes déboires pendant treize mois à la tête du Gouvernement, a été de ne pas m’être rendu compte que le « mokh » du Général TOUATI s’étant érigé en inspirateur de la conduite de la politique du pays, notre Révolution avait cessé d’impulser et d’orienter les actions de cette politique. Le temps était révolu où l’on parlait de la Révolution. La République comme thème de référence s’était substituée à la Révolution. Presque sans que nous nous en apercevions, notre Révolution entrait dans la phase finale de sa « thermidorisation », comme deux siècles auparavant la Révolution Française sortait définitivement de la phase qui avait été celle de sa raison d’être pour entrer dans celle de la contre révolution.

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En vérité, ceux qui ne cessent de me traiter d’« homme du passé » attaché à des « idées qui ont fait leur temps », veulent tout simplement dire que la Révolution du 1er novembre 1954 est bien révolue, qu’elle n’est plus une référence à invoquer dans le temps présent. Le vrai reproche que l’on me fait, c’est de continuer à me réclamer de principes relevant de textes que d’autres veulent oublier et faire oublier, mais qui détestent qu’on le leur fasse remarquer.

En épilogue à ce texte qui, pour moi, clôt cette série de controverses, quelle meilleure invocation appeler que ce verset du Coran (sourate XXXIII, verset 23), suivant la traduction de Cheikh Si Hamza BOUBAKEUR :

« Il est des hommes parmi les croyants qui ont tenu leur engagement envers Dieu. Certains d’entre eux ont accompli leur destin. D’autres attendent (leur tour). Ils n’ont jamais varié (dans leur attitude ni leurs convictions) ».

Alger, le 6 septembre 2007

Bélaïd ABDESSELAM

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